Triangle à quatres côtés
Critiques > 25 décembre 2007

Un jeune couple en moto, Rouhi et son ami, parcourt avec insouciance une route montagneuse et sinueuse des environs de Téhéran. Ce pourrait être le début d’un nouveau film-route d’Abbas Kiarostami, mais Asghar Farhadi s’en détourne rapidement puisque de longs segments de La Fête du feu se déroulent dans un appartement d’où l’on entre et sort, toujours pour y revenir, comme s’il aimantait les protagonistes.
Rouhi, future mariée, est employée à Téhéran comme aide-ménagère chez un couple de la classe moyenne, Morteza et sa femme Modjeh. On ne sait pas s’ils partent ou arrivent, l’espace domestique semble en suspens, au désordre du domicile conjugal correspond donc celui de ce couple en crise. Modjeh soupçonne son mari de la tromper avec Simin, la voisine divorcée. À partir de cette situation, La Fête du feu s’organise en un théâtre de l’intime et un triangle amoureux classique : indices, éclats de voix, stratégies, malentendus, portes qui claquent et ambiguïtés... Dans une perspective de brouillage des trajectoires, le cinéaste laisse longtemps planer le doute sur la réalité de la relation adultère entre Morteza et Simin. Cette situation met le hors champ à l’honneur puisque l’appartement du couple légitime jouxte celui de Simin. Une bouche d’aération de la salle de bain fait même parvenir à qui veut l’entendre quelques bruits parvenus de l’autre côté de la cloison. Ce film d’intérieur se déroule sur une journée lors de la fête du feu, dont l’origine remonte au temps de Persépolis et du zoroastrisme, la religion persane qui précédait l’Islam. Une ville en fête, et en feu, le plus souvent hors champ, si ce n’est lors d’une stupéfiante déambulation nocturne tournée dans les conditions réelles, sans reconstitution, qui vaut peut-être à elle seule le déplacement. Les constantes déflagrations de pétards constituent une matière sonore oppressante et obsédante venue du dehors, à laquelle les déchirements du couple répondent de l’intérieur. Et c’est là une bien belle idée de cinéma, aussi simple qu’efficace.
Venu d’ailleurs, le sujet ne représenterait pas grande originalité, le très cher et regretté Ingmar a coupé l’herbe sous le pied de bon nombre de réalisateurs... Mais on est en Iran et l’évocation des déboires conjugaux d’un homme ne correspond certainement pas aux thèmes chers du pouvoir politico-religieux de la république islamique. Il est ici question d’un regard sur la société iranienne, sur les relations sentimentales, mais aussi sur les clivages sociaux. Original certes, mais pas unique. Ces problématiques ont notamment été soulevées de manière très percutante par Jafar Panahi dans Le Cercle pour la condition féminine ou Sang et or pour la réalité sociale du pays.
En venant travailler chez ce couple, Rouhi accède à un milieu social qui lui est étranger. Confrontée au triangle amoureux, elle est un élément extérieur, un œil et des oreilles conviés malgré eux, puis elle devient un regard certes décontenancé, mais de plus en plus scrutateur et intéressé. Une position qui du fait de sa jeunesse et de son inexpérience ne manquera pas de faire évoluer sa vision du couple. Au terme de ce périple d’un jour, son regard sur l’amour ne sera assurément plus le même, elle perçoit une complexité et perd sans doute en chemin quelques illusions ainsi qu’une innocence.
Plus globalement, ce sont les mœurs d’Iran qui sont observés et interrogés. Dans la première scène, le trajet du jeune couple est stoppé pour cause de tchador pris dans l’essieu de la roue arrière de la moto, une scène qui fut censurée en Iran. Asghar Farhadi fait la part belle aux (beaux) visages, évidemment voilés lorsqu’ils sont féminins. S’organise une sorte de typologie des stratégies du port du voile entre les différentes entités féminines. Celui de Simin, la femme divorcée soupçonnée d’adultère avec Morteza, est coloré, notamment l’un d’un bleu éclatant, et encadre un visage maquillé. Modjeh, sans fard, le porte noir et sévèrement, peut être davantage par un souci normatif que religieux. On peut regretter ce penchant qui confère à chaque personnage une forme d’exemplarité qui cadenasse chacun d’eux. Mais ce carcan peut aussi être vu comme le reflet d’une société où une infime nuance dans l’aspect vestimentaire devient un geste politique.
Arnaud Hée
Image : DR