Accueil > Actualité ciné > Critique > Bestiaire mardi 26 février 2013

Critique Bestiaire

L’homme qui a vu l’ours, par Carine Bernasconi

Bestiaire

réalisé par Denis Côté

Alors que sa dernière fiction Vic + Flo ont vu un ours vient d’être présentée à Berlin, Bestiaire, du réalisateur québécois Denis Côté, sort sur les écrans français. Ce cinéaste dont les films restent encore trop confinés au circuit des festivals offre un documentaire « animalier » aux qualités plastiques indéniables doublé d’une réflexion sur la place du spectateur.

À l’heure où les écrans regorgent de films sur et avec les animaux – du pingouin randonneur à la tortue voyageuse en passant par le chimpanzé livré à lui-même (voir la critique de Chimpanzés sorti la semaine passée) – Bestiaire apparaît comme une véritable bouffée d’air frais prouvant qu’un film qui a pour protagonistes les animaux d’un zoo peut se passer de voix off exprimant leurs prétendus états d’âme. Alors que dans la plupart des œuvres de ce genre il semble absolument nécessaire de créer un récit qui appose des comportements humains aux animaux (que ce soit l’animation, le documentaire ou la fiction), Bestaire évite les écueils de l’anthropomorphisme en replaçant les bêtes dans un rapport cohérent avec celui qui les regarde.

Le rapport entre l’animal et l’humain tel qu’il y est montré est cruel. Une cruauté réaliste, jamais gratuite, propre au cinéma de Denis Côté. Car de l’humain il y en a dans Bestiaire : taxidermistes appliqués, gardiens bienveillants, étudiants aux beaux-arts et visiteurs de la ménagerie. Mais ils sont présents dans leur rapport empirique avec les bêtes, c’est-à-dire dans une volonté d’appropriation et de domination : l’animal empaillé rappelle le trophée de chasse, les gardiens qui contrôlent le rythme de vie de l’animal, de l’heure des repas à son droit de sortie, et le principe même du zoo privant l’animal de sa liberté pour le soumettre au bon plaisir des visiteurs.

À travers de longs plans fixes, qui laissent le temps de la contemplation telle qu’on la souhaite ou qu’on la vit au zoo, le film produit grâce aux barreaux des cages et des enclos un cadre dans le cadre, rappelant sans cesse le dispositif d’incarcération et d’observation mis en place autour des bêtes. Le film s’ouvre d’ailleurs sur une enfant en train de dessiner : ses yeux scrutent l’animal tandis que sa main en reproduit les contours. Et ces procédés ramènent le spectateur à sa place d’observateur, de voyeur qui enferme son sujet pour mieux le regarder ; le réalisateur, lui, se contentant de mettre au jour par la mise en scène un rapport pré-existant de dominant-dominé qui caractérise la relation à l’animal.

Outre l’acuité avec laquelle la cruauté de la captivité est dépeinte et la réflexion sur la place du spectateur qui sous-tend le film, Bestiaire comprend des qualités plastiques indéniables : le cadrage qui souligne la claustration mais qui rappelle la « mise en tableau » des bêtes ; le travail sur la lumière, rendue crue et froide, comme les murs en béton du zoo, le choix du silence ou plutôt de la quasi absence de dialogue éloignant le film du règne de la parole et le ramenant sur le terrain du sensible en captant les sons de cet environnement.

Le film s’offre aussi dans un geste poétique ne serait-ce déjà grâce à son titre qui renvoie à l’imagerie et à l’imaginaire du Moyen-Âge, et également grâce à cet espace laissé au spectateur lorsqu’il a le loisir de regarder les allées et venues d’une autruche ou d’un lama. On se surprend alors à contempler son propre reflet, évoquant cette étrange expérience de la visite au zoo où les yeux dans les yeux, l’on se demande qui du bison ou de soi-même est vraiment regardé…

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