Accueil > Actualité ciné > Critique > Vacances romaines mardi 26 janvier 2016

Critique Vacances romaines

24 heures pour devenir une femme, par Ariane Beauvillard

Vacances romaines

Roman Holiday

réalisé par William Wyler

Il faut bien avouer que William Wyler n’a pas tout à fait la même filmographie que George Cukor, et que, malgré quelques œuvres notables comme Ben-Hur ou L’Insoumise, il compte peu de films pionniers. Dans le registre de la comédie sentimentale, Vacances romaines reste pourtant la matrice du genre dans sa construction et son centre féminin. Le film conserve ainsi, grâce à sa précision comique et à ses deux acteurs principaux, quelque quarante ans après sa sortie, un pouvoir de séduction certain.

Vacances romaines, sorti en 1953, possède au départ un certain nombre des caractéristiques de la screwball comedy, notamment l’histoire d’amour impossible entre deux êtres de différentes strates sociales qui n’étaient pas censés se rencontrer, mais aussi le rythme bondissant des comédies de situation et de précision. Pourtant, ce projet destiné au départ à Frank Capra, Cary Grant – dont l’empreinte reste marquante ici – et Elizabeth Taylor, échoue à un réalisateur et des acteurs qui n’étaient pas spécialistes du genre. William Wyler accepta le défi, enthousiaste à l’idée de changer du registre dramatique en adaptant l’affaire Margaret-Rose (la sœur d’Elizabeth II qui s’était acoquinée avec un roturier), et de tourner intégralement en Italie, loin des suspicions du HUAC (House Un-American Activities Comitee). En vedette se glissait aussi une jeune actrice, à peine sortie d’un succès à Broadway (Gigi), nommée Audrey Hepburn. Choisie après un casting resté célèbre, elle devient le centre du film et de l’attention de Wyler, et réussit, grâce à ce rôle et à l’Oscar qu’il lui rapporta, à tenir le rang de son auguste homonyme.

L’argument est simple et classique : la princesse Ann (Audrey Hepburn), voguant de réceptions officielles en bals diplomatiques, rêve de liberté et de norme. Après avoir pris connaissance de l’emploi du temps surchargé du lendemain, elle décide de fuir sa cage dorée romaine et rencontre lors d’une escapade nocturne Joe (Gregory Peck), un journaliste en mal de premières pages. Ayant reconnu la princesse au petit matin, Joe décide de la suivre dans ses pérégrinations et d’en tirer l’article qui le rendra riche avant, évidemment, que l’amour ne s’en mêle. La ligne narrative principale, avec ses airs de romance de midinette, n’est cependant pas aussi linéaire qu’on pourrait le penser : tout d’abord, Wyler a la malice de ne prêter à l’effluve sentimentale qu’une partie mineure de son attention. Le centre du film, c’est elle, Audrey Hepburn, toujours charmante, vivante, se mouvant sans cesse hors du cadre qu’on lui a assigné. L’introduction du film, assez longue, est en cela remarquable : alors que les cérémonies officielles se succèdent, la séduction espiègle perce tout effet pompeux. Derrière l’étiquette, il y a la jeune fille ignorante des plaisirs de l’existence, et sous la robe, des pieds endoloris par les courbettes qui tente déjà de s’échapper.

Malgré la chaleur italienne qui plomba le tournage et le physique chétif d’Hepburn décrié par ses costumières, c’est bien le rôle d’Ann qui fait d’abord la réussite du film. Sautillant de la rigueur au burlesque sans encombre, elle est l’incarnation de la libération, du mouvement puis de la résignation. Le noir et blanc de Vacances romaines, préféré (par la Paramount pour des raisons de budget ou par Wyler pour des raisons esthétiques, l’énigme reste entière) au Technicolor maître des années 1950, ajoute en légèreté et en fluidité ; et si l’on reconnaît bien les décors topiques de la capitale européenne, ils n’enferment jamais les personnages dans leur majesté. La ville de monuments (on voit notamment passer la colonne Trajane et le Colisée) passe rapidement au second plan devant la nécessité de placer Joe et Ann dans un cadre plus populaire : la modeste chambre de Joe, les marchés, les dancings prennent le pas sur les baisers devant une fontaine de Trevi crépusculaire, tandis que les scènes plus étirées, moins destinées à devenir des clichés romantiques, montrent l’élégance et la vivacité de Wyler.

Si Vacances romaines conserve de bout en bout une certaine précision comique et son charme enfantin, il recèle d’autres émotions, peut-être plus profondes qu’il n’y paraît : Joe et Ann sont et resteront deux êtres perdus, enfermés dans leurs désirs et l’illusion qu’ils pourraient assouvir en une petite journée. L’épilogue, surprenant, dit clairement ce que la légèreté a pu masquer un temps : chacun conserve sa place dans une société qui classe les êtres, et les prisons, ouvertes ou dorées, sont toujours des prisons. La touche de Wyler, réalisateur de L’Insoumise, n’est pas étrangère au dénouement abrupt du film. En dehors du protocole, Ann/Hepburn est le visage de la découverte et de la joie ; rentrée au bercail, elle est la figure presque tragique de la femme qui n’a pu échapper à son statut. Le charme frivole comme l’amertume font la force du film, une nuance intéressante, presque existentielle, à laquelle les nombreuses reprises du thème ne se sont que rarement adaptées.

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