Kim Ki-duk
Kim Ki-duk

    Kim Ki-duk

    Pour la sortie de son dernier film, Entre 2 rives, Kim Ki-duk répond à nos questions dans un petit café du 12ème arrondissement, rue du Faubourg Saint-Antoine : l’occasion de comprendre un peu mieux les conditions de tournage de ce film sur la Corée du Nord, et de le resituer dans la filmographie du cinéaste.

    Entre 2 rives est un film très politique, une description très dure des deux camps et un portrait empathique de son personnage principal, un simple pêcheur nord-coréen. Quelle a été votre intention derrière ce scénario ?

    J’ai en réalité moins voulu porter un regard directement critique sur la Corée que cherché à trouver un moyen d’inciter les spectateurs à réfléchir à la situation. Le personnage du pêcheur a été développé pour permettre de cette identification et faire naitre cette réflexion.

    Concrètement, comment filme-t-on la Corée du Nord ?

    C’est évidemment impossible de tourner directement en Corée du Nord. Je n’y ai d’ailleurs jamais été. Mais tous les bâtiments du village au bord du lac sont réels, nous les avons simplement filmés de loin. Les scènes sur le lac ont été tournées ailleurs, mais les barbelés correspondent à la vraie frontière. Toutes les scènes d’intérieurs ont été reconstituées en studio, à partir de dossiers, de photographies, et même de films que nous avons sur les foyers nord-coréens.

    Vos films sont souvent violents, mais ici la violence est surtout d’ordre psychologique. Elle est portée par un agent obsessionnel qui cherche par tous les moyens à faire craquer le personnage principal.

    L’agent sud-coréen très violent reflète le comportement de certaines personnes en Corée du Sud qui ont des préjugés, de la méfiance et une forme de vision totalitaire des habitants de la Corée du Nord. Ce n’est évidemment pas le point de vue de tout le monde ! Dans Bad Guy, la violence était produite par un problème de communication entre les personnages, mais ici c’est davantage une violence politique, appuyée sur le pouvoir de l’État. Cela produit donc un genre de film tout à fait différent.

    Le jeune gardien du héros semble avoir une attache familiale et affective vis-à-vis de la Corée du Nord : est-ce un personnage commun en Corée ?

    C’est un personnage parmi d’autres dans le film, qui représente une partie de la population coréenne, même si c’est sans doute un profil plus rare. Il considère les Coréens du Nord comme un peuple frère.

    Le personnage se cache les yeux en entrant en Corée du Sud : est-ce par peur d’être puni à son retour, ou pour ne pas être tenté ? Est-ce une anecdote réelle ou une invention ?

    C’est une idée que j’aie eue, qui me permet de montrer de manière objective la réalité des deux pays : d’un côté, la Corée du Nord, qui punit ceux qui s’intéressent à la Corée du Sud ; de l’autre, la cruauté de la Corée du Sud qui oblige le personnage à regarder, pour mieux l’attirer. Evidemment, on peut supposer qu’il se comporte ainsi à la fois pour ne pas être puni et pour ne pas être tenté de rester.

    Est-ce que votre film cherche à lutter contre une forme de cécité des Coréens ?

    En Corée du Sud, nous sommes bien informés sur la dureté de la vie nord-coréenne, à travers beaucoup de reportages et journaux télévisés, mais je n’hésite pas à montrer des choses que le spectateur n’a pas envie, ou n’a pas l’habitude, de voir. Par contre, les images sont très contrôlées en Corée du Nord.

    Comment inscrivez-vous Entre deux rives au sein de votre filmographie ? Le genre du film est différent, mais plusieurs détails récurrents rappellent vos précédentes réalisations.

    C’est un film très différent de Locataires par exemple, mais en réalité, je ne cherche pas de cohérence, chaque film a son identité propre. Entre deux rives a été réalisé face à ma crainte de voir la situation entre nos deux pays empirer. Mais d’une certaine façon, Adresse inconnue et Coast Guard avaient déjà étudié le risque de la guerre généralisée en Corée du Sud.