Accueil > Actualité ciné > Entretien > Nicolas Giraud mardi 17 mars 2015

Entretien Nicolas Giraud

Panser les plaies, par Benoît Smith

Nicolas Giraud

à l’occasion de la sortie du film « Anton Tchekhov – 1890 »

Anton Tchekhov, dans le beau film que lui consacre René Féret, observe une mise en scène de sa Mouette et se plaint de ne pas y retrouver ses personnages, mais « des acteurs qui jouent ». Nicolas Giraud, qui l’incarne à l’écran, est peut-être un « acteur qui joue » (même s’il déclare détester ce verbe), mais c’est bien un Tchekhov habité, complexe et captivant que l’on y voit. Rencontre avec un comédien à la parole maîtrisée mais profonde, joignant l’implication personnelle à l’exigence intellectuelle.

Vous avez déjà tourné plusieurs films avec René Féret. Depuis combien de temps portait-il ce projet sur Tchekhov ? Quand vous y a-t-il impliqué, et comment l’a-t-il préparé avec vous ?

D’une manière générale, René va vite. Nous sommes amis depuis que nous avons tourné Comme une étoile dans la nuit il y a sept ans. Donc j’étais au courant de son projet Tchekhov, de loin, sans le draguer. Il devait le faire avec Grégory Gadebois, avec qui il avait fait Le Prochain Film, mais finalement il n’a plus eu envie, ils se sont éloignés l’un de l’autre. Et un jour, je vais déjeuner chez lui, et il me dit : « J’ai eu le CNC, je vais faire Tchekhov.
– C’est formidable, je suis heureux pour toi.
– Ben, regarde le scénario, il est là ! »
Sur le scénario, il y a un portrait de Tchekhov à 30 ans. Je dis à René : « Tu me fous de ma gueule ?
– Ben quoi ? il me répond en rigolant.
– Ben, c’est moi !
– Ben oui, c’est toi ! »
J’ai flippé, j’ai flippé, et puis j’ai été très heureux. Il m’a dit « Ouvre à la page 57 », et c’était la séquence où Tchekhov arrive sur scène pour parler des répétitions de La Mouette. Évidemment, j’ai été profondément séduit par l’intelligence et la finesse de Tchekhov. Je dis à René de me laisser lire le scénario, parce que j’ai peur, et parce qu’il est hors de question que je passe à côté de cette aventure.

C’était en octobre 2013, on a commencé à tourner en février 2014, et la première séquence a été celle, justement, où je monte sur scène pour parler aux acteurs de La Mouette – scène vertigineuse !

C’est intéressant : cette scène se trouve à la page 57 du scénario, vous la tournez en premier, et c’est finalement une des dernières scènes du film...

Exactement – d’où mon vertige ! J’ai dit à René : « tu es vraiment un salaud ! » Parce que j’aime bien capter mon personnage par des silences, de petits mouvements. Par exemple, trouver la manière qu’il a de se servir le thé. J’aime bien avancer doucement vers lui, et là, René me propulse en pleine maturité, attaqué par la maladie ! Incarner un des hommes les plus discrets, délicats, retenus comme Tchekhov, qui ne veut pas monter sur scène, c’est… Je me retrouve devant quinze acteurs du Conservatoire national, moi qui ne suis pas du tout un comédien de théâtre, et eux qui devaient tous se dire « Oh, c’est toi qui fais Tchekhov ? Vas-y, on te regarde ! »… Et ça s’est bien passé. Finalement, je pense que René l’a fait exprès, pas seulement pour des raisons de production. Il m’a fait sauter de la falaise, tout de suite. On se connaît bien, il savait que j’avais travaillé, c’est le secret pour pallier la peur. Beaucoup de choses me font peur, mais rien ne m’effraie. Voilà, j’ai eu peur, j’ai sauté, j’ai trouvé le rythme, j’ai entendu sa voix fragile, réservée et en même temps présente. Et hop !

Étiez-vous déjà un familier de la vie de Tchekhov, ou vous êtes-vous fié aux indications du cinéaste ?

J’ai embrassé la vision et la sensibilité de René. Je suis un inculte du théâtre, je ne connaissais presque rien de Tchekhov, je ne savais même pas qu’il était médecin. Mais c’est ça que j’adore ! Je fais du cinéma pour progresser, grandir, apprendre. Cela a beaucoup plu à René, il m’a dit « c’est parfait, tu ne connais rien, c’est génial » ! Pendant mes trois mois de travail dans mon coin, je me suis concentré sur tout « avant » dans la vie de Tchekhov. Je ne voulais pas avoir d’avance sur lui, je voulais arriver jusqu’à son âge, au moment où nous, spectateurs, et moi, acteur, le rencontrons. J’ai surtout travaillé sur la façon dont il a été élevé, éduqué, les failles de l’enfance qui déterminent l’individu en puissance.

Dans la catégorie des héros tiraillés par l’existence, le personnage d’Anton se pose là. Non content de mener deux carrières de front, il est aussi, pour sa famille, un pilier moral, et ce malgré lui – posture relative et à double tranchant. Féret avait-il vraiment cette vision de Tchekhov, ou a-t-il tiré le personnage dans cette direction ?

C’est la réalité. René, par respect, est resté très, très proche de la réalité du personnage. Même s’il a avec lui tout un cinéma autobiographique et « familial », cela entrait en résonance avec la vie de Tchekhov. À l’âge de 16 ans, Tchekhov faisait vivre sa famille, et il s’est trouvé dans la situation où vous l’avez découvert.

Dans le dossier de presse, René Féret fait un long parallèle entre sa vie et celle de Tchekhov. Cela se ressentait-il sur le tournage ?

Non. Cela a infusé, certainement, mais René avait cette élégance de ne pas se montrer. Il était partout, évidemment, c’est lui le metteur en scène ! Mais il ne se montrait pas, à l’instar de Tchekhov qui dit, qui donne, qui rend, mais qui ne prend pas.

Si le film colle à la réalité, alors la première scène est d’autant plus stupéfiante ! Un éditeur se présente aux Tchekhov pour voir Anton, et ce sont ses frères qui font barrage dans un grand moment de bouffonnerie ! Cette scène-là est-elle aussi tirée d’un fait authentique ?

Alors là, je ne peux pas vous l’assurer ! Je prends d’autres risques, mais pas celui-ci. Mais à n’en pas douter, les Tchekhov étaient capables de cette légèreté et de cette folie-là. Ils ne se prenaient pas au sérieux – sauf peut-être Alexandre, le frère aîné joué par Brontis Jodorowsky, qui n’aurait pas hésité une seconde à piquer une nouvelle de Tchekhov en mettant son nom. Mais ils étaient tout à fait capables de cette fanfaronnerie (sic), qui allait de pair avec la modestie et l’humilité d’Anton.

Dans la scène où Tchekhov est abordé par Lika, il lui répond qu’il ne croit pas en l’amour. À votre avis, est-ce vraiment le fond de sa pensée ou une manière de se protéger ?

(pause) Tchekhov n’est pas au service de lui-même. Comme je le dis, il a passé sa vie à rendre, à donner, à servir. Et je pense que s’il connaît une sorte de confort affectif ou amoureux, il croit qu’il perd sa force. Cette réaction, c’est sa fuite. Les rares fois où je m’en voulais de juger Tchekhov en travaillant dans mon coin, c’est que je le trouvais très dur avec les femmes. Je ne suis pas un tendre, mais lui était dur ! Il était froid – chaleureux, et froid. Ce n’est pas qu’il se protège : je crois qu’il protège ce qu’il doit faire, qu’il protège les autres. Mais qu’il est malgré tout très séduit par cette Lika – d’ailleurs, la suite nous le prouvera.

Au début du film, le sentez-vous plutôt écrivain ou plutôt médecin ?

C’est très intéressant, comme question… Je crois que c’est un artiste né, parce qu’à cinq ans il écrit déjà dans son cœur, plus que dans sa tête. C’est un artiste médecin, un artiste qui soigne. C’est étonnant, parce que je crois qu’il n’a jamais cherché à panser ses plaies… C’est la première fois que je dis ça dans la promotion, je suis content, grâce à vous ! Il n’a jamais pansé ses plaies, il les a gardées ouvertes pour que cela puisse conduire à quelque chose. C’est un artiste qui soigne, qui traverse le temps, qui ne vieillit pas.

De quelles plaies parle-t-on, exactement ?

Des plaies de son enfance, d’avoir un père qui l’a battu. Même si à cette époque c’était courant, normal. Il n’empêche que cet enfant incroyablement éveillé et lucide savait bien qu’on ne doit pas se faire battre, sauf que l’époque ne pouvait pas soutenir sa réflexion. Il a bouleversé l’époque par son travail, son écriture, son analyse, son attention, son écoute. Je pense que sa lucidité et son acuité étaient une souffrance et un don. Il voyait tout ! C’est quand même celui qui a raconté les mécanismes humains de la lâcheté, de la faiblesse, de l’ambition, de l’orgueil… du sacrifice. Pour capter ça, il faut être ouvert. Donc tu es en douleur !

Au fil du film, on le voit pencher du côté de l’écrivain, mais on suit aussi une autre évolution. Son rapport aux autres ne semble pas très sain, quand il écrit en s’inspirant de son entourage sans demander l’avis de ses proches – ce qui provoque un incident avec Isaac, l’ami peintre de son frère Kolia. À la fin, ce rapport semble s’être assaini…

Je me souviens de cette séquence que j’aimais beaucoup, quand il dit à Isaac : « Quand tu peins l’arbre, est-ce que tu lui demandes l’autorisation ? » Ce qui est fantastique, c’est qu’il arrive à caractériser les gens et à être au-dessus d’eux, à être proche de l’individu et à parler des masses, des mouvements des masses, de leur inertie. Évidemment, je suis sûr qu’en avançant en âge, il gagnait sans cesse une distance qui devait permettre de protéger les plus proches. Comme nous tous : plus jeune, on est plus virulent, plus incisif ; après, on découvre qu’on ne va pas perdre sa puissance en étant plus doux – moi, en tout cas, je découvre ça. Quand j’étais plus jeune, j’étais une brute. Là, je découvre que j’ai toujours mon ressort, il est sous la peau, mais je le canalise, je sais l’utiliser avant de le brûler. Grâce à Tchekhov, je suis irrigué de douceur, ça me fait du bien. C’est pas mal, la douceur.

Il se dégage du film une impression de discrétion et de légèreté du filmage : usage de la lumière naturelle, dispositif simple de la caméra non intrusive qui compose notamment avec l’étroitesse des intérieurs… Comment définiriez-vous la façon de travailler de René Féret ?

J’admire René pour beaucoup de choses. Notamment, c’est un immense producteur qui arrive, avec presque rien, à faire beaucoup. Cela paraît un peu simpliste, comme phrase, mais ça ne l’est pas – il arrive à transformer réellement les choses, comme un magicien. Et c’est un grand directeur d’acteurs. Je l’admire pour l’inattendu de ses propositions intellectuelles. Je lui ai souvent dit qu’il faisait une énorme erreur en dirigeant des acteurs non professionnels. D’ailleurs, quand on a fait Tchekhov, je lui ai dit : « Je ne veux aucun non-acteur autour de moi. Cela créerait un déséquilibre qui me mettrait en porte-à-faux pour de mauvaises raisons. Tu te prives d’aller plus loin en prenant des non-acteurs. Prends juste de bons acteurs, bien placés pour servir la finesse de ton esprit ! » Il m’a fait confiance. Résultat : je me retrouve avec Jacques Bonnaffé, Philippe Nahon, Robinson Stévenin, Lolita Chammah… et là, on peut se déployer, s’enrichir les uns les autres, donc René aussi ! Au lieu de réussir à amener un non-acteur qui apporte toute la nature de sa personnalité… C’est riche, mais il y a une différence entre jouer dans un film et faire des films ! Comme un écrivain : tu as écrit un livre, d’accord, tu écris des livres, ce n’est pas la même chose. René a compris que j’avais raison, il m’a remercié pour ça, et moi je l’ai remercié de m’avoir fait confiance. Du coup, on pouvait aller plus loin. Jacques Bonnaffé disait : « Putain, tu lui fais avaler des choses, à Nicolas ! » Parce que c’est vrai que parfois, j’ai un instinct très vif. René le reconnaît, mais il me demandait parfois de jouer… (Je déteste le mot « jouer », je suis acteur pour ne pas jouer !) … il me demandait de réfléchir d’une autre manière. Il aime bien arriver à un point zéro sur le plateau, il déteste qu’un acteur puisse s’imaginer comment il va faire la séquence avant d’y être. René est un grand directeur d’acteurs. Il a une intelligence neuve, jeune… Je suis content qu’il m’ait fait confiance et qu’il ait pris des talents comme Jacques Bonnaffé, qui sont précieux.

Et bien sûr qu’il tire avantage de son manque d’argent, et que tout son dispositif technique est léger. Vu qu’il sait qu’il n’a pas d’argent, il réfléchit en fonction de celui-ci. Et c’est pour ça qu’il y a cette sensation de légèreté : on n’est pas envahi par la technique, chez Féret.

Est-ce lui qui a choisi d’être producteur de ses propres films ?

Sa nature le lui a imposé. On s’impose tous des choses, malgré soi ou en conscience. Pour René, sa soif de liberté lui a imposé de répondre à la situation, et cette nécessité de se produire lui-même. Il a toujours voulu devenir riche d’être pauvre : sa richesse, c’est d’être fauché ! Le tout est de savoir être fauché, de savoir être élégant. On mange bien sur les films de René – on n’a pas une thune, mais on mange bio ! J’ai tourné des films pleins de thunes où il n’y avait que de la merde à la cantine, et là on mangeait des cabillauds frais du marché. Il faut le voir pour le croire !

Dans Le Prochain Film, il y avait une allusion aux difficultés de financement, du fait que le précédent film de Féret, Madame Solario, n’avait pas très bien marché…

Écoutez, Le Prochain Film a été fait avec 50000 euros. Vous pensez que c’est quoi, le budget de Tchekhov ? (Timoré, j’avance qu’il doit être supérieur à 50000 euros, mais inférieur à 1 million) Moins d’un million. Et on parle de cinquante jours de tournage.

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