Accueil > Panorama > Rétrospective > Bruno Podalydès mardi 10 novembre 2015

Rétrospective Bruno Podalydès

© Anne-Françoise Brillot – Why Not Productions

« L’un n’empêche pas l’autre. », par Eva Markovits

Bruno Podalydès

« Chou » « fleur » , « Pourquoi les mouettes ? Parce que c’est chouette ! », « le bon bout de la raison », « Haroun Taziouff », « J’suis très matos. » [1]

Sans oublier Rameau, Nanni Moretti, Saint-Exupéry, Tintin, Sempé, Alain Bashung, François Truffaut, Jacques Tati, Baladur, Buster Keaton, Django Reinhardt, Blanche-Neige, Alain Resnais etc...

Le cinéma de Bruno Podalydès, pour ceux d’entre vous qui ne le connaissent pas, c’est à chaque fois retrouver des visages familiers, des noms de personnages absurdes (Albert Jeanjean, Eudes/Atchoum, Odile de La Touze, Cruquet, Otto Gaza, Aimé Mermot etc...), des comptines de votre enfance ou des chansons que vous aimez, des livres ou des BD que vous avez jadis lus, des images qui vous font penser à un film, une ambiance. Bruno Podalydès a créé un univers en soi empreint de celui des autres, commun à tous.

« Un film furtif, étant comme l’avion, impossible à attraper, volant très haut et non au ras des pâquerettes comme le fait une grosse locomotive, film espion pouvant peut-être fournir une cartographie de nous-mêmes. » [2] Une phrase écrite par Bruno Podalydès qui résonne avec l’impression que font ses films, creusant un sillon dans le genre de la comédie au sens le plus large du terme, mélancolique, poétique, burlesque, élégante, ludique, romanesque. Cartographier le genre humain, ses fantasmes, ses rêves, son engagement, ses déceptions. Tel nous paraît être en effet ce que Bruno Podalydès fait de mieux.

Bruno Podalydès, c’est une présence discrète et constante sur nos écrans depuis ses débuts en 1988. Après quelques films d’entreprise où figuraient déjà une esquisse de ses futurs personnages incarnés par son frère Denis Podalydès, des périodes se dessinent dans sa filmographie : la trilogie versaillaise (Versailles rive gauche – César du meilleur court métrage, Dieu seul me voit (Versailles-Chantiers) – version longue et courte pour lequel il reçoit le César de la meilleure première œuvre, et Bancs publics (Versailles rive droite)), qui s’étend de 1992 à 2009 ; sa phase Gaston Leroux de 2003 à 2005 (Le Mystère de la chambre jaune / Le Parfum de la dame en noir) ; ses films aux personnages déphasés, embourbés dans l’ennui, la routine ou la complexité, tâchant de s’évader par la magie ou l’aventure (Liberté-Oléron, Adieu Berthe, Comme un avion).

Les films de Bruno Podalydès, ce sont des situations a priori banales qui dégénèrent et prennent une ampleur démesurée. Un cinéma de l’absurde ancré dans des situations réelles qui prennent une tournure pour le moins romanesque, inédite, dramatique. Une phrase prononcée ou un geste spontané ont des conséquences surprenantes et irrémédiables (Albert jette son verre d’eau à la figure d’Anna dans Dieu seul me voit, « un acte neuf, inédit », comme le définit Anna et qui scelle leur romance ; Arnaud passe la soirée aux toilettes après un mensonge maladroit et fatal dans Versailles rive gauche).

Vous verrez rarement des personnages de Bruno Podalydès dans un environnement normal. Des pompes funèbres new age, une projection de film sur les autruches, une expédition maritime avec un nudiste, un minuscule studio à l’éclairage bleu surnaturel, tels sont les lieux et les situations dans lesquels ils se trouvent. Tuer l’ennui, tel est le besoin fondamental. Choisir, tel est le dilemme fondamental. Et le rêve devient rarement réalité pour ces personnages qui évoluent pourtant presque malgré eux. Et, entre nous, les femmes y sont pour beaucoup.

« Un homme et une femme l’un en face de l’autre, c’est la situation que je préfère. » [3], confie Bruno Podalydès. Ce face-à-face est effectivement récurrent dans ses films, ce moment de malaise et de séduction qui donne lieu à des scènes savoureuses où les sujets incongrus abondent (Cuba, c’est bien ou pas ?). Et où une intimité se crée.
Les films de Bruno Podalydès, c’est un amour de la fantaisie, de l’onirisme, auquel le cinéma peut donner forme, les rêves ou les cauchemars de ses personnages se déployant sous nos yeux. Échappées poétiques et esthétiques, ces séquences sont des respirations à part dans le récit, de petites bulles d’air qui voguent et qui donnent accès à l’intériorité des personnages.

C’est aussi l’amour du verbe, de la parole, du dialogue, du monologue (Bruno Podalydès est le scénariste de tous ses films, Denis Podalydès s’associant à lui pour certains). C’est Albert Jeanjean qui fait des figures d’escrime tout en soliloquant sur la tenue de soirée qu’il doit choisir dans Dieu seul me voit. C’est Michel se rassurant à voix haute sur son kayak sur des eaux plus que tranquilles dans Comme un avion ; c’est Jacques récitant les manœuvres à faire sur son voilier d’une voix faussement convaincue dans Liberté-Oléron. C’est une forme de théâtralité spontanée, un cinéma littéraire sans jamais être pédant.

C’est aussi un cabinet de curiosités dans lequel on trouve :

un train miniature
la fusée d’Objectif Lune
un sous-marin miniature
un kayak (bourré de matos) / le squelette d’un kayak
un bruiteur anti-moustiques femelles
une voiture solaire
un vieux coucou
une tente Quechua « 2 secondes »
la bouilloire qu’Albert Jeanjean offre à ses conquêtes
des avions en papier
une pelle à absinthe

Hergé n’est jamais très loin (le restaurant syldave ou des albums de Tintin encadrés et accrochés sur les murs). Sempé pointe le bout de son nez (la structure de Bancs publics évoque évidemment les dessins épars de ses albums parisiens et autres) et ses histoires se déploient souvent sous forme de vignettes aux cadres très graphiques, de longues saynètes étirées, courts métrages à eux tout seuls (la scène du don du sang dans Dieu seul me voit ayant été à l’origine un projet de court métrage).

C’est enfin un art du décalage formel tout à fait réjouissant : un morceau de Rameau accompagnant la symphonie en ut majeur du brossage de dents d’Arnaud qui se prépare pour un rendez-vous galant dans Versailles Rive gauche ; les premiers plans en plongée d’Albert Jeanjean hésitant sur un passage clouté flanqués d’une Marseillaise sauce Django Reinhardt dans Dieu seul me voit, ou encore La Javanaise de Gainsbourg interprétée par une fanfare amateur cacophonique.

La rencontre entre Bruno Podalydès et Pierre Salvadori promet d’être passionnante. Bruno Podalydès présentera Dans la cour, le dernier long métrage en date de Pierre Salvadori : « Je sais que ça me fait du bien de voir les films de Salvadori. C’est un très bon scénariste, sur la mécanique, et en plus je trouve que ses films respirent de plus en plus, j’ai beaucoup de plaisir à voir à quel point il fait entrer la vie dans son écriture. » déclare Bruno Podalydès au journal Libération au moment de la sortie de Comme un avion. Faire entrer la vie dans son écriture. Il nous a ôté les mots de la bouche.

Notes

[1Dieu seul me voit (Versailles Chantiers), 1998 / Liberté-Oléron, 2001 / Le Mystère de la chambre jaune, 2003 / Adieu Berthe, 2012 / Comme un avion, 2015

[2Bruno Podalydès, « Faut voir comme on nous parle », Cahiers du cinéma, n° 494 (sept. 1995), p. 19.

[3Jean-Marc Lalanne, « Éloge du comique de sédimentation » / Entretien avec Bruno et Denis Podalydès, Cahiers du cinéma, n° 525, juin 1998, p. 36-41

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