Accueil > Panorama > Rétrospective > Juliet Berto – rétrospective à la Cinémathèque mardi 9 novembre 2010

Rétrospective Juliet Berto – rétrospective à la Cinémathèque

Juliet Berto, désir et désordre, par Pierre Eugène

Juliet Berto – rétrospective à la Cinémathèque

La Cinémathèque Française a l’excellente initiative de proposer une rétrospective Juliet Berto, du 10 au 21 novembre. Mythique actrice chez les plus grands (Godard et Rivette notamment), et elle-même réalisatrice d’un court métrage et trois films, Juliet Berto a su se forger une image d’actrice lunaire, à la fois téméraire, pleine d’humour et mystérieuse. Une bonne occasion de voir les films de la réalisatrices, introuvables aujourd’hui, et de voir (ou revoir) une belle sélection des plus importantes collaborations entre Berto et toute une génération de cinéastes. Au niveau des « classiques », on trouvera dans cette sélection deux grands films de Jean-Luc Godard époque Mao (La Chinoise et le Gai Savoir) ainsi qu’un Glauber Rocha (Claro), deux chefs d’œuvre de Jacques Rivette qui font part belle à Berto (le pétillant Céline et Julie vont en bateau et le sombre et mélancolique Duelle), le Monsieur Klein de Joseph Losey, ainsi que toute une sélection de réalisateurs plus confidentiels à découvrir. Si Juliet Berto [1947-1990] a fréquenté la génération des cinéastes de la Nouvelle Vague, elle arrive dix années après leurs débuts, et représente en quelque sorte leur évolution stylistique et intellectuelle, vers une époque plus libérée, où les sujets ont changé, les désirs aussi. Actrice véritablement témoin de son temps, Berto, plus que le signe de son époque, la cristallise plutôt dans une incarnation vivante et mouvante, qui a beaucoup apporté au cinéma.

Comme beaucoup de grandes actrices, Juliet Berto est si singulière qu’il est impossible de la fixer dans tel ou tel film où elle serait meilleure, plus convaincante ou plus à sa place. Malgré les grandes différences de ses rôles, elle impose une fascination, donne de la consistance et du caractère, et fait finalement entrer quelque chose de très matériel, de très imprévu, qui est sans doute l’esprit libertaire de son époque.

Nous avons essayé de lister un certain nombre de films de la rétrospective, qui est en réalité celle des films que nous avons déjà vus. Liste pour l’instant témoin de notre culture très incomplète, mais qui sera un peu plus détaillée et approfondie durant la rétrospective.

Serge Daney, à la fin de sa vie, aura été l’un des rares critiques à prendre position pour le personnage contre l’auteur (et parfois même l’acteur). Il proposait avec humour de créer une SPP (Société Protectrice des Personnages). Notre liste prend Berto pour centre ; ainsi, nous déformerons volontairement les films de cette liste via son prisme. Assumant le temps de cet article une brève politique des acteurs.

Godard

La Chinoise (dimanche 14 novembre, 19h30) et Le Gai Savoir (mercredi 17 novembre, 19h30)

Berto chez Godard n’est peut-être pas à sa meilleure place, elle manque un peu d’air. Dans La Chinoise, Godard la fige dans une dimension populaire, trop muette, trop figée. Le Gai Savoir, où Berto dialogue avec Léaud, film drôle (dans notre souvenir) et remarquablement intelligent lui laisse une liberté plus grande. Juliet Berto est inclassable, « incadrable », elle ne tient pas en place. Bien qu’elle possède effectivement un charme magnétique (la voix, le regard), Berto n’est véritablement à son meilleur que lorsqu’elle bouge. Or Godard, grand directeur, est trop peu soucieux des fantaisies de ses acteurs : dans son système, elles ne lui servent en rien, il les oublie. Il faut néanmoins voir ces films pour leur grande réussite, et leur belle vitalité.

Rivette

Jacques Rivette, qui filme la plupart du temps ses acteurs de plain-pied, en entier, est un meilleur cinéaste pour Juliet Berto. La Cinémathèque ne projette malheureusement pas Out One, où Berto, l’une des deux « outsiders » (l’autre est Jean-Pierre Léaud), fait pourtant une apparition fulgurante avec Jean-François Stevenin, petit caïd en cuir noir. La scène de bagarre au comptoir d’un café est d’une violence, d’une frappe incroyable. Nous ne pouvons que recommander de voir ce film, hélas difficile à trouver (la version « courte » – de 4h30 environ – est disponible au Forum des Images). Tour à tour, toutes les facettes de Berto se retrouvent dans les films de Rivette, qui laissant une grande place à l’improvisation, au jeu, lui permet de s’épanouir magistralement.

Céline et Julie vont en bateau (samedi 13 novembre, 17h)

Le film mythique de Rivette tient beaucoup à ses actrices, qui ont participé activement au à la création (une constante chez le réalisateur). Le couple formé par Juliet Berto (la magicienne de cabaret) et Dominique Labourier (la bibliothécaire pas si sage) fait les 400 coups, s’amuse, se cherche, se donne des rôles, s’invente et transfigure le réel. Ce film absolument génial est tissé de hasards, très vif, très drôle, d’une joie et d’une liberté qu’on peine à retrouver aujourd’hui. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore vu (les autres ne pourront s’empêcher de le revoir), on doit absolument s’y perdre.

Duelle (jeudi 18 novembre, 17h)

Il ne faut pas rater Duelle, en quelque sorte double inversé de Céline et Julie : film de nuit, obscur même lors des scènes de jour, aux intrigues sombres et à la mélancolie insistante. Berto y fait figure de déesse lunaire (tandis que Bulle Ogier est la « fille du soleil »). Rivette a superbement mis en scène une dimension de terreur rentrée, une rage sourde (ici policée par le personnage dans un gant de velours) qui a toujours été l’apanage de Berto, son moteur.

À la fois ténébreuse et spontanée, Berto représente en quelque sorte l’évolution de la figure de la femme fatale, passée par le MLF et la libération sexuelle. Berto, on ne sait pourquoi, n’est jamais parvenue au rang de star, alors qu’elle en avait toutes les qualités : la singularité, la beauté, la ténacité, l’esprit de différence. Peut-être est-ce parce qu’elle ne pouvait pas exclure les autres du champ de la représentation, il lui fallait un environnement pour avoir pied, d’autres acteurs pour échanger. Peut-être est-elle trop tributaire du réel, trop curieuse (à tous les sens du terme). D’où, en mouvement avec son époque qui passait des années folles de l’après 1968 aux années grises de 1980, un jeu plus noir, plus mélancolique, bien que toujours en tension.

Les films de Juliet Berto

Cap Canaille (Ouverture du festival, mercredi 10 novembre, 20h et samedi 20 novembre, 21h45)

Le second long métrage de Juliet Berto en tant que réalisatrice, bien qu’attachant, n’est malheureusement pas vraiment une réussite. Il conte les déboires de Paula Barreto (incarnée par Berto), qui se débat au milieu de la mafia marseillaise. Berto reste à distance, et préfère s’attacher à suivre une galerie de personnages singuliers, hélas souvent caricaturaux. Le film est saturé de clins d’œil, de bons mots, de références un peu lourdes, aussi bien dans le scénario que dans la manière de filmer (un peu trop léchée, un peu « toc »). Daney parlera de « belle machine à rendement faible ».

La force de Berto, c’est sa dimension populaire, que Godard avait perçue, mais qui n’est que plus belle lorsqu’elle ne s’embarrasse pas de règles, qu’elle entre en « roue libre ». Or Cap Canaille étouffe malheureusement sous ses prétentions au vouloir-plaire. La maitrise sied peu à Juliet Berto.

Neige (jeudi 11 novembre, 21h15 et dimanche 14 novembre, 17h30)

Au contraire, Neige, son premier long métrage, un peu mal-foutu, est une belle réussite. Ce film d’errance et de regards sur le petit monde de Pigalle et Barbès est vraiment intéressant, touchant, troublant. Berto y est accompagnée de Jean-François Stévenin (autre force vive), et nous fait faire plein de belles rencontres (un faible pour les scènes avec Nini Crépon, plus intéressant ici en travesti déprimé, qu’en commissaire-poète dans Cap Canaille). Neige est fait d’incomplétude, de maladresses, et en cela réside sa beauté. Non parce que la maladresse serait attachante (comme pourrait l’être celle d’un enfant), mais précisément parce que cette maladresse, à laquelle s’ajoute un fol désir de filmer ce que l’on aime, est garante d’une forme de liberté, de contre-esprit de système.

Juliet Berto est véritablement une actrice « non-réconciliée » (pour reprendre le titre des Straub bien qu’un peu trop souvent utilisé), perpétuellement en décalage, et pourtant d’une vitalité et d’une résistance incroyable. En cette époque un peu ahurie et un peu molle, il semble plus que nécessaire de revoir ces quelques films où émerge celle qui alliait désirs et désordre.

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