Chômeur de longue durée, Alexandre (Denis Podalydès) doit accepter un emploi dans une start-up pour reconquérir son épouse trompée (Vanessa Paradis), tout juste partie en mer. Problème : pour intégrer la team, il doit cacher à son patron l’existence de ses deux fils, sous peine de licenciement. Le canevas des 2 Alfred, la dernière comédie de Bruno Podalydès, présente un héros hybride, plus âgé que la plupart de ses interlocuteurs, mais aussi singulièrement plus jeune : en dépit de sa calvitie et de ses manières vieux-jeu, Alexandre a gardé, au contact de ses bambins, cette candeur de l’enfance qui fait défaut aux requins du monde libéral. La voix et le geste incertains, Denis Podalydès campe une sorte de M. Hulot 2.0, doux rêveur et grand enfant, dont le comique résiderait moins dans le burlesque d’un corps inadapté à un espace déshumanisé – cf. les scènes dans la cuisine high-tech ou l’usine de Mon Oncle – que dans un usage aberrant du langage, tout en redites, jeux de mots et quiproquos, à rebours des principes d’efficacité et de rendement à l’œuvre dans la machine libérale. Dans ses précédents films, Bruno Podalydès faisait de l’ambiguïté nichée au cœur d’une phrase un ressort à la fois humoristique et poétique : l’exemple le plus flagrant reste la toute fin d’Adieu Berthe, où le même SMS, envoyé à deux femmes différentes (« Je reviens »), changeait de signification en fonction de la destinataire. En comparaison, on ne peut que déplorer l’appauvrissement des ressorts comiques à l’œuvre dans Les 2 Alfred. La novlangue du capitalisme numérique y est tournée en dérision au cours de joutes oratoires indolores et répétitives, notamment avec Aymeric (Yann Frisch) et Séverine (Sandrine Kiberlain) – personnages peu gâtés par le scénario, qui attendront un deus ex machina poussif (devenir père et trouver l’amour) pour retrouver le goût des choses simples, c’est-à-dire assister avec leurs enfants à une élection de miss lors d’une kermesse de village…
Podalydès ne conserve de Tati que la surface charmante d’une imagerie surannée, étrangère au génie chorégraphique qu’il déploie à partir de Playtime ; son éloge de l’enfance, de la magie et du bricolage retrouve surtout le ton gentiment réactionnaire des premières aventures de Hulot, ce dont atteste entre autres la fonction donnée aux drones, simples déchets jonchant les rues appelés à finalement devenir de véritables armes de combat. Cela est d’autant plus dommage que Les 2 Alfred ne manque pas d’idées formelles, comme le montre l’association entre l’univers de la « boîte » où travaille Alexandre (justement nommée « The Box ») et la figure du carré : tout au long du film, les protagonistes se trouvent comme piégés, que ce soit dans une voiture sans chauffeur entièrement vitrée ou dans les contours d’un écran d’Ipad. Les enfants en constituent une sorte de « refoulé », par exemple lorsqu’ils s’incrustent sauvagement lors d’un call sur Zoom. L’idée, qui pâtit de ne jamais s’inscrire dans une dynamique d’écriture, perd son intérêt initial à force de répétitions. À cet égard, il convient de rappeler qu’Adieu Berthe filait déjà cette métaphore, à ceci près que le carré y changeait de signification d’un bout à l’autre du récit : d’abord analogie du cercueil où l’on enterrait Mémé, il perdait sa fonction carcérale lorsque le héros échappait à son destin en se glissant dans une « malle des Indes[1]Malle disposant d’une trappe cachée, elle permet au magicien enfermé de « disparaître » aux yeux des spectateurs. ». C’est ce goût de la fantaisie et des chemins de traverse, pourtant la marque de fabrique des « 2 Poda », qui fait ici cruellement défaut.
Notes
| ↑1 | Malle disposant d’une trappe cachée, elle permet au magicien enfermé de « disparaître » aux yeux des spectateurs. |
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