En matière de transposition de jeux vidéo à l’écran ou de films figurant l’expérience vidéoludique, le cinéma nous a habitués à des adaptations de franchises datées (Resident Evil, récemment Sonic ou Mortal Kombat) ou à des récits jouant exclusivement la carte du fan service nostalgique (Scott Pilgrim, Pixels, Les Mondes de Ralph…). Par rapport à ce corpus, Free Guy apparaît de prime abord comme une proposition rafraîchissante, puisque la nouvelle comédie de Shawn Levy ambitionne de rendre compte des mutations récentes du jeu vidéo contemporain – plus précisément du jeu vidéo américain massivement multijoueur, le cadre dans lequel le film se déploie renvoyant, dans son aspect comme dans son fonctionnement, à un croisement entre Fortnite et Grand Theft Auto Online (« Free City », c’est évidemment la « Liberty City » façonnée par les studios Rockstar). Le film intègre aussi à son récit tout ce qui entoure désormais le médium, en invitant des streamers célèbres (Ninja, Pokimane, stars de la plateforme Twitch) et en s’ancrant dans une culture de la « tech », avec ses entrepreneurs excentriques, ses grands studios et ses développeurs indépendants qui se battent pour la propriété intellectuelle de leurs algorithmes. Première déception : c’est moins la forme ou la mécanique vidéoludique (brièvement évoqués, au détour d’un gag ou d’un effet visuel) que son industrie qui intéresse le film. Le jeu vidéo est regardé de l’extérieur, à distance, avec les clichés habituels. Par l’entremise de contrechamps réguliers sur les utilisateurs qui se cachent derrière leurs avatars, Free Guy dresse par exemple un portrait-robot tristement daté du joueur de jeu vidéo, tantôt pré-adolescent en manque de sensations fortes, tantôt jeune adulte frustré au comportement toxique, qui hurle depuis sa chambre. Les lieux communs se multiplient donc en vue de servir une comédie dont l’humour se fonde moins sur la mise en scène que sur la représentation de profils stéréotypés.
Sous le vernis d’une blague bon enfant (Guy, un personnage non-joueur, ou « PNJ », interprété par Ryan Reynolds, développe une conscience et tente de renverser le simulacre dans lequel lui et ses semblables sont pris au piège) se cache en réalité un film conventionnel et faussement décalé, qui reprend de vieilles formules pour en modifier simplement l’apparence. Free Guy prend en effet la forme d’un remake de The Truman Show, qui enchaîne également les citations de Matrix ou d’Invasion Los Angeles, avec notamment une paire de lunettes permettant de révéler l’interface à destination des joueurs, que les PNJ ne peuvent discerner à l’œil nu. Traversé par une série de références nineties qui en disent long sur une certaine stagnation de la science-fiction en terrain virtuel, « Free City » constitue, comme la Seahaven enfermant Truman, un champ de bataille médiatique qui permet d’ouvrir sur une intrigue parallèle, « in real life ». Levy délaisse ainsi rapidement l’horizon de la parodie pour jouer la carte d’une romance sirupeuse et d’un récit d’émancipation vu et revu, tout en s’évertuant à caricaturer le patron d’un grand studio joué par Taika Waititi (le film, pas avare en caméos, cherche évidemment à jouer sur la fibre geek du spectateur bien informé). À l’issue du récit, le jeu ne compte d’ailleurs même plus, ni le « Free Guy » du titre, présenté comme un individu indépendant mais in fine réduit à incarner l’avatar de son développeur, qui aurait exprimé à travers lui ses sentiments pour sa partenaire de travail. Visiblement, il semble qu’il faudra encore attendre avant de voir le cinéma populaire porter un regard plus pertinent et singulier sur le jeu vidéo, au-delà des clichés et des conventions.