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Les Rayons et les Ombres

Les Rayons et les Ombres

de Xavier Giannoli

  • Les Rayons et les Ombres

  • France2026
  • Réalisation : Xavier Giannoli
  • Scénario : Jacques Fieschi, Xavier Giannoli, Patrick Godeau
  • Image : Christophe Beaucarne
  • Décors : Riton Dupire-Clément
  • Costumes : Pascaline Chavanne
  • Montage : Cyril Nakache, Mike Fromentin
  • Production : Curiosa Films, Waiting for Cinema
  • Interprétation : Jean Dujardin (Jean Luchaire), Nastya Golubeva Carax (Corinne Luchaire), August Diehl (Otto Abetz), Chloé Astor (Françoise), André Marcon (Julien Luchaire)...
  • Distributeur : Gaumont
  • Date de sortie : 18 mars 2026
  • Durée : 3h15

Les Rayons et les Ombres

de Xavier Giannoli

Mirage de la nuance


Mirage de la nuance

Au-delà de l’inspiration hugolienne, le titre du nouveau Giannoli affiche avec clarté son projet : il faut lire « les rayons du Cinéma » (avec un grand « C », comme le laisse entendre la toute dernière réplique), à même de révéler la vérité des âmes noircies des collaborateurs français, de la même façon que les radiographies mettent au jour les taches sombres sur les poumons des tuberculeux – l’autre grand motif du film. Dans la lignée des Illusions perdues, le cinéaste s’essaie à nouveau à l’ample reconstitution historique, trouvant dans la période de l’Occupation des personnages tiraillés semblables à ceux qui nourrissent son cinéma depuis ses débuts. Son tableau de la collaboration française se défait d’une approche strictement spectaculaire : le film, au budget considérable (le plus important pour la société Gaumont depuis 2018), étonne par son intérêt pour des figures plutôt méconnues et assurément médiocres de l’appareil collaborationniste. Pas de hauts fonctionnaires de Vichy, de miliciens zélés ou de porte-flingues de la rue Lauriston : le film s’installe dans les milieux de presse parisiens dont on épingle la duplicité et le manque de vertu. Non sans renouer avec quelques accents balzaciens, le cinéaste travaille surtout à retranscrire l’esprit décadent et orgiaque des élites de ce Paris occupé. Giannoli cherche à raccorder son récit avec une vision historique peut-être juste, qui résonne en tout cas avec le présent : on n’a pas ici affaire à des monstres sanguinaires ou à une horde de racistes exaltés (à l’exception d’une scène gênante figurant Céline en roue libre), mais à des lâches ou des « irresponsables », pour citer l’essai de l’historien Johann Chapoutot sur les milieux d’argent ayant porté Hitler au pouvoir en Allemagne et dont le titre est d’ailleurs énoncé au détour d’un dialogue.

Podcast historique

L’irresponsable auquel s’intéresse ici Giannoli est donc Jean Luchaire (Jean Dujardin), voix pacifique et germanophile dans l’entre-deux-guerres, qui entretient de longue date une amitié avec le francophile Otto Abetz (August Diehl). Les deux militants pour la paix se muent en partisans de l’Occupation ; l’ami allemand, aussi sympathique en journaliste fauché que vêtu d’une gabardine de dignitaire nazi, devient même (et presque malgré lui) ambassadeur du Troisième Reich à Paris. Gagné par son opportunisme, Luchaire fonde Le Nouveau Temps et s’impose au sein de la haute société collaborationniste, où il entraîne sa fille Corinne (Nastya Golubeva Carax), une jeune comédienne naïve, à qui il transmet également le fléau de la tuberculose. Dans un jeu allégorique assez appuyé, la maladie se répand chez les Luchaire à mesure que leur compromission devient évidente, tandis que les séquences de fête se répètent pour marquer leur déchéance. L’avidité, la jouissance, puis le pourrissement : Giannoli décortique une mécanique dégénérescente, fruit d’un accommodement avec la réalité plus que d’un véritable engagement idéologique. Le film charge la barque pour maintenir à flot ce bateau ivre : le scénario dessine volontairement une zone d’aveuglement autour du trio, avec une intrigue resserrée autour de leurs failles (les longues séquences de crise de toux et le segment du sanatorium). Il ménage aussi leurs consciences respectives aux yeux du spectateur : Luchaire s’essaie à la politique de la chaise vide au moment de signer un éditorial sur les lois antisémites, ferme les yeux sur les agissements d’un groupuscule de résistants ou obtient des laissez-passer à une famille juive.

L’occultation de la réalité à laquelle procèdent les personnages s’étend en un sens à la peinture qui est faite ici de l’Occupation : Giannoli choisit de ne pas figurer directement la violence nazie à l’écran (les exactions et les rafles ne sont qu’évoquées) – les seules scènes de « barbarie » seront même l’apanage de la Résistance, à la toute fin du film. Mais ce désir de sonder l’aveuglement (en partie volontaire) d’une poignée de collaborationnistes bute sur la clarté pédagogique d’un récit déplié par une complice repentie : l’histoire est racontée par Corinne quelques années plus tard, alors qu’elle vit recluse dans la crainte des représailles. Devant son micro, la fille raconte l’avilissement du père au cours d’une démonstration tautologique, sa voix off venant expliciter ce que la mise en scène, le jeu très expressif de Dujardin en amateur de bonne chère – difficile d’oublier OSS117 ivre sur la plage de Rio devant les scènes de beuverie – et des dialogues appuyés suffisent à faire comprendre. Jean crache du sang ? « C’est bientôt toute l’Europe qui allait cracher du sang. » À la charge de ce dispositif, qui évoque l’enregistrement d’un podcast historique, de récapituler les faits et de poser un point de vue omniscient sur les événements. La vaste période couverte (des années vingt jusqu’à l’après-guerre) nous est ainsi relatée avec le concours de quelques archives célèbres – le fameux film des bottes allemandes frappant le sol des Champs-Élysées – et en se raccrochant à des marqueurs connus : de la montée des tensions jusqu’à l’épuration, en passant par la drôle de guerre, l’exode, etc. Et la fresque tout en nuances de gris de se trouver beaucoup trop éclairée par les lumières d’un manuel scolaire.

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