Comment se vit la cinéphilie de l’autre côté de l’Atlantique ? Chaque mois, « Portraits d’Amérique » part à la rencontre d’un·e programmateur·rice, curateur·rice, cinéaste, etc., qui nous parle de sa pratique. Ce mois-ci : Sam Fleischner et Courtney Muller, qui codirigent le Rockaway Film Festival.
Comment s’est construite votre cinéphilie ? Vous souvenez-vous de votre première expérience de cinéma marquante ?
Courtney Muller : J’ai un souvenir précis de ma première expérience mémorable en salle : c’était dans le Massachusetts, au Coolidge Corner Theatre. J’avais huit ans et je suis allée voir Le Voyage de Chihiro pour un anniversaire. J’ai eu vraiment très peur ! Je crois que c’est parce que je n’avais jamais été confrontée à un film comme celui-là. J’avais grandi avec Disney ; mes parents ne regardaient pas beaucoup la télévision, mais je voyais en boucle tous les classiques. Et donc, découvrir un film de Miyazaki aussi jeune, en salle… ça m’a littéralement bouleversée.
Sam Fleischner : Mon premier souvenir de film est Stand by Me. J’avais peut-être neuf ou dix ans. C’était le premier film interdit aux moins de dix-sept ans que je voyais et je l’ai regardé chez moi en VHS. Je l’ai adoré. Récemment, je l’ai revu avec mon fils de dix ans et ça a fait remonter un souvenir très fort. Et puis il y a Les Dents de la mer, que j’ai vu adolescent, à Martha’s Vineyard, dans un cinéma à Oak Bluffs. Une grande partie du film a été tournée là-bas. Le fait de voir un film dans un lieu directement lié à son histoire m’a marqué. Cette forme d’ancrage dans un lieu influence encore aujourd’hui ma manière de travailler.
Quand avez-vous compris que votre cinéphilie pouvait devenir un métier ?
S. F. : Pendant ma première année d’université, j’ai suivi un cours sur le western à la croisée des études américaines et du cinéma, donné par l’historien Richard Slotkin. Ça a été une révélation : analyser les films, comprendre leur impact culturel dans leur contexte historique… Ça m’a ouvert les yeux. C’est là que j’ai commencé à penser le cinéma autrement, comme un objet construit.
Ma deuxième « école de cinéma » a été l’Anthology Film Archives, où j’ai travaillé comme projectionniste en arrivant à New York. Je voulais surtout ce job pour profiter du système d’échange entre salles et voir des films gratuitement. Je gagnais dix dollars de l’heure, mais je pouvais voir un film par jour. C’est là que j’ai découvert le cinéma expérimental et ça a été une expérience déterminante.
C. M. : Mon frère m’a offert une caméra quand j’étais jeune, parce qu’il savait à quel point j’aimais les films. Vers quinze ou seize ans, j’ai suivi un cours de cinéma en 16 mm qui a été une révélation : le côté tactile, chimique… C’était comme de l’alchimie, une forme de magie totale. J’ai ensuite étudié le cinéma à NYU. Mais à la fin, j’étais plus intéressée par le fait de regarder les films des autres que par l’idée d’en faire moi-même. Après mes études, j’ai travaillé à la Filmmakers’ Co-op, où j’ai renoué avec la pellicule : inspecter les films, les manipuler, les regarder sur une table lumineuse… C’était une expérience complètement différente. C’est comme ça que la programmation est venue : par curiosité pour les archives.
Pour un lecteur français qui ne connaîtrait pas Rockaway, comment décririez-vous cet endroit et ce qui en fait un cadre particulier pour un festival de cinéma ?
S. F. : Rockaway est une péninsule d’environ dix-huit kilomètres de long, à l’extrémité de Long Island, mais qui fait toujours partie de la ville de New York, dans le Queens. Elle est séparée du reste de la ville par une vaste étendue d’eau, la Jamaica Bay, où se trouve l’aéroport JFK. D’ailleurs, quand on arrive de France, on survole souvent Rockaway sans forcément savoir de quoi il s’agit. Historiquement, c’était une destination de vacances prisée des New-Yorkais·e·s. Bien avant cela, c’était un territoire Lenape [NDLR : un peuple natif américain], appelé Rukawacki, « le lieu sablonneux ». Puis, à partir de la fin du XIXe siècle, c’est devenu une station balnéaire très vivante, avec de grands hôtels, des bâtiments en bois magnifiques et même des cinémas, dont certains assez spectaculaires ! Il y en avait un, par exemple, construit au-dessus de l’océan, sur une jetée.
Et puis, progressivement, tout s’est délité. Les infrastructures ont été négligées. Au milieu du XXe siècle, l’urbaniste Robert Moses a lancé des projets de développement qui ont transformé une partie des résidences estivales en logements plus précaires, souvent mal adaptés. Dans les années 1960 – 70, de grands ensembles de logements sociaux ont été construits, faisant de Rockaway l’une des zones les plus densément peuplées de ce type à New York. En parallèle, avec l’essor du transport aérien, les classes moyennes ont cessé de venir ici en vacances. Rockaway est alors devenu une périphérie délaissée, un endroit où la ville reléguait certaines populations, avec peu de services publics.
Quand je suis arrivé à New York en 2006, j’ai été frappé par l’énergie du lieu : c’est complètement différent du reste de la ville. On est à la fois très proche de New York et en même temps sur une autre fréquence. Il y a quelque chose de plus lent, de plus ouvert. À cette époque, le surf gagnait en popularité et beaucoup d’artistes ont commencé à s’installer ici parce que les loyers étaient encore abordables. J’ai fini par m’y installer moi-même, puis j’y ai tourné un film en 2012, Stand Clear of the Closing Doors. Le tournage a coïncidé avec l’ouragan Sandy, qui a frappé en pleine production. J’étais sur place pendant la tempête et après. Ce fut un moment marquant : malgré la destruction, il y a eu une solidarité incroyable entre les habitant·e·s, les bénévoles… Ça a profondément renforcé mon attachement à cet endroit et mon envie de participer à ce qu’il pourrait devenir.
C. M. : J’ai découvert Rockaway en travaillant sur ce film avec Sam. Je vivais déjà à New York, mais je n’avais jamais vraiment passé de temps ici. C’est un lieu singulier, à la fois une métropole et une petite ville côtière. Il y a quelque chose de très intime, presque rural dans certaines interactions, bien qu’on soit dans l’une des plus grandes villes du monde. Je n’avais jamais connu un endroit comme celui-là. Je m’y suis installée définitivement il y a quatre ans et je ne l’ai jamais regretté.
Comment est né le Rockaway Film Festival ?
S. F. : Au départ, je ne pensais pas du tout créer un festival. J’avais plutôt en tête l’idée d’ouvrir un microcinéma à Rockaway, un lieu avec un écran unique, qui pourrait montrer à la fois des nouveautés et du répertoire. J’en avais parlé avec un producteur, on avait même visité un espace vers 2014 ou 2015, mais le projet n’a pas abouti.
Il y a eu aussi un moment important juste après Sandy : un dôme temporaire a été installé sur un parking. On y a organisé quelques projections, dont Nanouk l’Esquimau, ainsi que la première locale de mon film. C’était un lieu éphémère, mais extrêmement vivant : un espace de projection, de performance, de rencontres. Quand il a disparu, ça a été un vrai choc qui m’a fait réfléchir : comment créer quelque chose de durable ?
En 2018, un promoteur local m’a suggéré de lancer un festival. Ma première réaction a été un refus assez net ! Je suis cinéaste, pas programmateur ou organisateur de festival. Et puis, honnêtement, il y a beaucoup de superbes festivals, mais aussi beaucoup d’autres qui ne sont pas très intéressants… Mais en y repensant, je me suis dit qu’un événement à Rockaway pouvait être quelque chose d’unique, qu’on pouvait inventer une forme qui ne ressemble à aucune autre.
C. M. : C’était à la fin de l’été, on a monté la première édition en six semaines. On ne savait absolument pas ce qu’on faisait (rires) ! Le projecteur est tombé en panne plusieurs fois… On bricolait tout. Mais les gens sont venus. On a transformé un espace en salle de cinéma avec des amis et ça a marché. C’était assez incroyable !
À la base, l’idée était simple : il n’y avait aucun cinéma ici. On est dans une capitale culturelle mondiale, avec une scène cinéphile exceptionnelle… et pourtant, quand on vit à Rockaway, il faut plus d’une heure pour aller voir un film. Après Sandy, c’était encore pire, car le quartier était difficile d’accès. Même aujourd’hui, il n’y a qu’une ligne de métro et un ferry pendant l’été. Ça reste éloigné pour la plupart des gens. Donc le festival est né de ce manque concret : l’absence d’accès au cinéma.
Comment décririez-vous votre programmation, ce qui vous attire dans un film, au-delà des catégories ou des tendances ?
C. M. : C’est très intuitif et ça change chaque année. On a mis en place un système d’appels à films parce qu’on recevait de plus en plus de propositions spontanées et qu’il fallait nous structurer. Mais ça reste un mode de découverte parmi d’autres. La majorité de la programmation vient de notre travail de recherche tout au long de l’année, de nos échanges avec des distributeurs, des cinéastes, etc. L’identité du festival a beaucoup évolué. Au début, c’était uniquement un événement annuel, sur quelques jours, avec des films déjà sortis ou présentés ailleurs, des films qu’on avait envie de montrer, tout simplement. Puis, à mesure que le projet a grandi, tout s’est transformé. On a longtemps été nomades, en projetant dans différents endroits de la péninsule : des entrepôts, la promenade en bord de mer… On a créé sept salles de cinéma temporaires. Aujourd’hui, le festival dispose de davantage d’espaces, ce qui nous permet de programmer plus régulièrement, ce qui change forcément notre approche. Le festival lui-même devient alors un point culminant, il continue de se redéfinir chaque année. On essaie d’y inviter des cinéastes, de créer des rencontres avec le public. On ne cherche pas à montrer uniquement des premières. Ce qui compte, c’est l’excitation que suscite un film chez nous. Surtout, on pense le festival comme une séquence : il n’y a pas de projections simultanées, chaque film est montré une seule fois et on accorde beaucoup d’importance à l’ordre, aux correspondances entre les œuvres, à la manière dont un film peut en éclairer un autre. Il y a aussi tout un travail sur les conditions de réception : comment le public entre dans la salle, à quel moment de la journée, dans quel espace, avec quelle lumière, quelle disposition, quel contexte… Tout cela fait partie de la programmation.
Dans une ville où le coût de la vie ne cesse d’augmenter, votre politique tarifaire (dix dollars maximum par billet) se démarque. Comment pensez-vous la question de l’accessibilité ?
C. M. : On tient beaucoup à garder des prix bas, même si c’est un défi constant. On en discute souvent et on se demande si on pourra continuer comme ça pendant longtemps. Mais c’est essentiel pour nous, avant tout parce que Rockaway est une communauté diverse. On veut que tout le monde puisse venir. Ça implique de trouver d’autres modèles économiques : organiser des levées de fonds, demander des subventions, inventer des solutions. Et puis, il y a aussi une dimension artistique. Dès qu’on commence à programmer en fonction du box-office, ça transforme profondément ce qu’on montre.
S. F. : On parle beaucoup en ce moment du cinéma comme d’un art profondément démocratique. C’est un art accessible, collectif, qui ne devrait pas être intimidant ou réservé à une élite. En France, il y a une vraie reconnaissance du cinéma comme art, peut-être plus qu’ailleurs. Cela se traduit concrètement dans la manière dont les cinémas fonctionnent, dans les politiques publiques, dans l’attention portée à l’expérience de la salle. Il y a cette idée que le cinéma doit rester accessible à tous, sur tout le territoire. Il y a aussi des détails simples, mais révélateurs : rester dans le noir jusqu’à la fin du générique, ne pas se précipiter dehors… prendre le temps d’être avec le film. Aux États-Unis, tout va très vite, on tombe facilement dans une logique de divertissement.
Sean Price Williams nous parlait récemment d’une institutionnalisation croissante des festivals, au détriment d’une ambiance plus informelle. Comment percevez-vous cette évolution ? Selon vous, quel rôle devrait jouer un festival dans la construction de la cinéphilie collective ?
S. F. : C’est une question qu’on se pose souvent. Pour moi, un festival doit avant tout être au service des cinéastes et du public. Or beaucoup d’événements finissent par fonctionner pour eux-mêmes, en privilégiant leur image, leur statut, les premières ou les invités prestigieux. Notre festival essaie de rester ancré localement, tout en accueillant des gens venus d’ailleurs.
C. M. : Un festival, c’est aussi un moment de découverte, un temps suspendu où l’on accepte de se laisser surprendre. C’est une expérience collective très concrète : être ensemble, dans un même lieu, pour voir quelque chose qu’on n’attendait pas forcément. Aujourd’hui, ce type de rassemblement est devenu assez rare, alors même qu’il répond à un besoin profond.
Après toutes ces années, votre cinéphilie et votre manière de voir les films ont-elles changé ?
S. F. : Ce qui s’impose surtout, c’est l’ampleur de ce qu’il reste à voir. C’est presque vertigineux et en même temps tellement stimulant !
C. M. : C’est vrai qu’en tant que programmatrice, le rapport aux films change forcément. On en voit énormément, parfois au point que ça devient un peu écrasant. Je ne peux pas dire que ça n’affecte pas mon expérience, mais en parallèle, il y a aussi quelque chose de joyeux dans le fait d’appartenir à une communauté de gens qui montrent des films. Aller dans la salle de quelqu’un d’autre, découvrir une programmation qu’on n’a pas faite… ça devient une expérience précieuse.
S. F. : Et puis le cinéma reste un art jeune, profondément lié à la technologie. Or la technologie évolue à une vitesse exponentielle. Donc, c’est aussi fascinant d’observer comment les formes changent, comment le médium se transforme… Mais pour nous, l’enjeu reste de préserver un espace collectif. Et il y a aussi une dimension sociale concrète. Après la pandémie, il y a eu aux États-Unis des rapports officiels sur « l’épidémie de solitude ». Le fait d’être ensemble, physiquement, dans un même espace, a un impact réel sur la santé mentale.
C. M. : Oui, et je pense qu’il y a aussi une dimension presque rituelle. Le cinéma comme expérience collective intentionnelle. On se retrouve, on partage quelque chose dans le noir, c’est très simple, mais aussi très puissant.
S. F. : C’est aussi lié à une question plus large de culture. Les États-Unis sont un pays relativement jeune et, parfois, j’ai l’impression qu’il n’y a pas de culture au sens profond, ou en tout cas pas de la même manière qu’en Europe.
C. M. : Je ne suis pas sûre d’être d’accord… Tu parlais tout à l’heure du cours sur le western que tu as suivi : c’est quand même une forme de culture ancrée dans l’histoire américaine.
S. F. : Oui, mais pour moi, c’est davantage de l’ordre du mythe, plus que d’une culture vécue au quotidien. J’ai le sentiment que beaucoup d’Américains cherchent une forme d’ancrage, une connexion à quelque chose de plus ancien. En France, ou dans beaucoup de cultures européennes ou africaines, il y a une continuité historique profonde. Ici, c’est différent, le pays est récent et ça se ressent.
C. M. : Mais on pourrait dire la même chose ailleurs. Toutes les cultures se construisent, se transforment. Et aux États-Unis aussi, il y a des formes très fortes : les rassemblements familiaux, certaines traditions, la religion, le sport…
S. F. : Oui, bien sûr. Il y a Thanksgiving par exemple, même si c’est aussi un récit largement construit, presque une forme de fiction nationale. J’ai récemment vu No Picnic de Phil Hartman. Pour introduire son film, il disait qu’il se définissait non pas comme cinéphile, mais comme cinémaphile : quelqu’un qui aime voir les films en salle, avec un public. Le cinéma aussi, d’une certaine manière, fonctionne comme un espace de rassemblement. Presque comme une église.