Défi des projections cannoises : à peine sorti d’un film, il faut déjà se remettre la tête à l’endroit pour s’attaquer au suivant, sans avoir eu le temps de redescendre. Après Moulin, place donc à Garance – et à un autre type de cinéma français, reposant davantage sur le brio des interprètes et l’écriture des dialogues que sur la mise en scène. On y suit Adèle Exarchopoulos en actrice intermittente qui galère entre ses déménagements successifs, le manque de stabilité de sa profession, la découverte de sa bisexualité et ses nombreuses sorties qui lui valent une gueule de bois constante. En vérité, le film avance masqué (ou du moins croit le faire) dans la présentation du personnage : son montage elliptique, qui réduit les séquences à des fragments lacunaires, couplé à une voix off rétrospective, lui permet de travailler son véritable sujet sans le dévoiler tout de suite, à savoir l’alcoolisme. Problème : lorsque le film, au bout de quarante-cinq minutes, opère son virage avec une scène d’intervention, on a déjà compris depuis un moment où il voulait en venir. Et la tactique du montage, qui est pourtant arrivée au bout de sa logique, se poursuit sur un mode désormais purement impressionniste ; il s’agit de capter l’énergie de la vie en multipliant de petits morceaux gorgés de sa sève, positive comme négative.
C’est dommage, car le film renferme un portrait rare de véritable alcoolique, sujet qui est abordé avec une certaine délicatesse – ou du moins une bienveillance qui confine par endroits à l’édulcoration, les trous du récit permettant aussi d’élaguer les moments potentiellement les plus scabreux. Exarchopoulos porte son personnage, mais son itinéraire reste cadenassé par un scénario qui n’y va pas avec le dos de la cuillère, ajoutant un autre dossier médical dans la seconde moitié du film avec le personnage de la petite sœur de Garance, pour nous arracher les larmes. Le film est toutefois trop lisse (a‑t-on jamais vu une malade atteinte d’une leucémie aussi bien maquillée ?) et formellement mou (le ralenti final, drôle sans le vouloir) pour y parvenir, d’autant que sa morale confine au mantra publicitaire d’une célèbre marque de jus de fruits pétillant destiné aux enfants : sans l’alcool, la fête est plus folle.