Après un film-conversation qui sortira en septembre (Peter Hujar’s Day) et un passage en France, Ira Sachs revient à un cadre new-yorkais a priori plus classique, dans la continuité de son œuvre du début des années 2010 (Keep the Lights On, notamment). The Man I Love ne se déroule pas au présent mais à la fin des années 1980, durant l’épidémie du SIDA. Jimmy (Rami Malek), un acteur doté d’une petite notoriété au sein de la communauté queer, paraît d’emblée condamné. La première séquence est d’ailleurs marquée par son absence, lorsque Dennis (Tom Sturridge), son compagnon, parle de lui à Vincent (Luther Ford), leur nouveau voisin. Quelques séquences plus loin, la sœur de Jimmy (Rebecca Hall) versera des larmes après l’avoir vu en bonne santé, en sachant que cette accalmie ne pourra pas durer. Sachs accompagne le personnage et surtout son entourage dans cette période où la maladie est temporairement invisible.
À l’amour déjà endeuillé de la sœur et du compagnon s’ajoute celui de Vincent, futur amant de Jimmy, qui refuse d’ouvrir les yeux sur la réalité de son état. Un ballet sentimental se crée ainsi autour du malade, présence magnétique qui attire tous les regards. La caméra elle-même paraît ensorcelée par Rami Malek (qui souvent traverse lentement le cadre), cabotin par excellence constamment en représentation. Tout le monde semble « normal » à ses côtés, si ce n’est banal, le comédien jouant de son pouvoir d’attraction presque sans le vouloir. Tranchant par sa brièveté au sein de la compétition (1h35), Sachs brosse ses personnages en quelques scènes, telles des esquisses, sans qu’ils soient désincarnés. Il y parvient grâce à un sens du casting (citons également Ebon Moss-Bachrach, le merveilleux « cousin » de The Bear, qui incarne le beau-frère de Jimmy), mais aussi à une attention au détail. Le neveu du malade, par exemple, existe à l’écran alors même qu’il a un rôle annexe : en le montrant déjà endormi auprès de son père dans le lit double de la chambre d’hôtel lorsque sa mère rentre tard, ou plus loin enregistrer docilement avec un caméscope les confessions provocatrices de Jimmy dans une vidéo destinée à ses propres parents, le film dresse le portrait d’un adolescent sensible et timide, lui aussi fasciné par son oncle.
Si la sophistication du film, de sa mise en scène épurée à ses personnages cultivés (Jimmy est un acteur de théâtre underground) le tire certes davantage vers l’élégance que l’émotion, Sachs parvient à dépasser cette limite par la musique, qui occupe ici une place centrale. Le titre renvoie notamment au standard de Gerswhin que chante en intégralité Jimmy dans un cabaret au début du film : outre la beauté de l’interprétation, les paroles au futur et au singulier (« Someday he’ll come along, the man I love ») cultivent alors les espoirs de Vincent, tout en creusant une distance avec Dennis, les deux personnages étant filmés en contrechamp lors du concert, tandis que le regard de Malek passe de l’un à l’autre. Juste avant, lors d’un dîner, les amis et la famille chantaient à tour de rôle des couplets a capella, permettant à chacun de se raconter à travers un air. Une femme entonnait en particulier « Down in the Valley », mélodie de folk traditionnelle dont la mélancolie est d’autant plus étonnante que la chanteuse ne deviendra jamais à proprement parler un personnage : il s’agit d’un moment suspendu dans lequel vient se loger la tristesse que les protagonistes ne parviennent pas ailleurs à exprimer. Dernier exemple : alors que résonne le funèbre « Stabat Mater » de Vivaldi, Vincent lance dans un accès de détresse un morceau disco sur son lecteur cassette, qui est en partie inaudible à cause de la « concurrence » organisée ici par la bande son. Par cette cacophonie (une piste extra-diégétique contre une autre intra), Sachs montre que Vincent ne parvient pas à s’accorder à la vérité : aspirant à vivre une histoire d’amour, il est coincé dans un drame. Quant à Dennis, personnage qui lui non plus ne chantera pas ou n’imposera pas « sa » musique, il vit seulement pour recevoir la lumière de Jimmy, ce que figure un plan sublime dans un couloir d’hôpital, où un train hors champ vient éclairer le décor comme si un spectre l’avait traversée. À l’image de la fin de Love is Strange, Sachs filme la mort via une simple sortie de champ : Jimmy, bête de scène, quitte le film en disparaissant dans les coulisses.