Une fois par mois, Boys in the Band revisite une œuvre marquante de l’histoire du cinéma gay, lesbien ou queer en interrogeant le caractère situé de ma position de spectateur et la part intime de mon rapport aux images. Ce mois-ci : un film inédit en salles d’Ira Sachs.
La programmation récente de Love Is Strange au ciné-club Critikat a attiré mon attention sur une absence : à l’heure où j’écris ces lignes, Peter Hujar’s Day, le dernier long-métrage d’Ira Sachs, n’a pas encore de date de sortie française. C’est d’autant plus dommage qu’il témoigne d’un regain de forme du cinéaste américain après le décevant détour européen qu’opéraient Frankie et Passages. Le titre du film est légèrement trompeur : il ne raconte pas une journée du méconnu photographe queer new-yorkais, mais le met en scène en train de raconter sa journée à son amie Linda Rosenkrantz. Le film est l’adaptation d’un authentique entretien enregistré par Rosenkrantz en 1974 (dans le cadre d’un projet resté inachevé sur le quotidien de ses amis artistes), et dont la retranscription a été publiée en 2021. Tourné dans le véritable appartement de l’autrice avec un 16mm à la patine évocatrice (les poses mélancoliques de Hujar ne sont pas sans rappeler certains portraits de Nan Goldin), fidèle au mot près au texte original, le film peut sembler, de prime abord, tenir de la reconstitution fétichiste. Mais les ellipses temporelles ajoutées par Sachs pour fragmenter la conversation et, surtout, ces interludes étranges où des images du tournage et des portraits filmés des comédiens prenant des poses de modèle se retrouvent intercalés dans le montage, jouent à l’inverse la carte de la mise en abyme et de la distanciation.
Il y a de l’affectation dans ce double mouvement du film, mais l’artificialité du dispositif n’empêche pas une certaine immédiateté. Il s’agit même du film le plus ténu et délicat du cinéaste, tant la simplicité du style épouse ici celle du récit. Sachs a toujours fait preuve de subtilité, mais son cinéma a souvent procédé par contraste entre, d’un côté, l’épure de sa mise en scène et de son écriture et, de l’autre, une matière première faussement conventionnelle, partant de personnages clichés et de conflits attendus pour mieux les désamorcer. Peter Hujar’s Day, en revanche, ne raconte à peu près rien. Le monologue quasi ininterrompu de Hujar décrit avec une précision maniaque des événements prosaïques dont la banalité semble l’étonner lui-même : qu’a‑t-il fait au juste de sa journée ? Comme Showing Up de Kelly Reichardt, le film dresse un portrait particulièrement terre à terre de la matérialité de la vie d’artiste. En réalité, tout se joue ici entre les mots. Hujar, mort du Sida à la fin des années 1980, n’a accédé à la reconnaissance que de manière posthume, et on entend en sourdine l’amertume d’un homme dont le métier l’amène régulièrement à photographier d’autres artistes plus célèbres que lui (Susan Sontag, Allen Ginsberg, William Burroughs, etc.) qui, eux, ne le voient pas. La relative vacuité de la conversation déplace l’attention ailleurs : sur les gestes et les postures des comédiens ou les variations de l’éclairage dans l’espace clos de l’appartement, au fil de la course inéluctable du jour vers la nuit. La sobriété inattendue et exemplaire de Ben Whishaw et Rebecca Hall laisse sourdre l’intimité silencieuse entre deux amis de longue date : la lassitude sans fard de Hujar bute contre la sollicitude inquiète de Rosenkrantz.
Comment rétablir une filiation perdue avec cette génération ravagée par la maladie, qui s’est éteinte avant de pouvoir passer le relais à la suivante ? Sachs le fait de la manière la plus humble possible : en en célébrant les doutes et les inquiétudes plutôt que les triomphes. Il choisit, au fond, d’aborder Peter Hujar, figure dont le grand public connaît certains des clichés (son portrait de Susan Sontag, ou la photographie de l’icône trans Candy Darling sur son lit de mort qui orne la pochette d’un album culte d’Antony & The Johnsons) mais rarement le nom, comme s’il était une star de la trempe de Marilyn ou de Lady Di, qu’on n’aurait même pas besoin de présenter, attirant paradoxalement l’attention sur son œuvre en la gardant hors-champ. C’est une stratégie qu’on pourra juger élitiste, mais elle a le mérite d’apporter une solution insolente à la difficulté de faire entrer les artistes femmes, queer ou racisés dans le canon : considérer qu’ils en font déjà partie.