Brian Clough : on ne prononce guère ce nom de ce côté-ci de la Manche, mais chez nos voisins d’en face, l’homme (1935 — 2004) est une légende, considéré par beaucoup comme le plus grand entraîneur de l’histoire du football anglais. Il reste dans les mémoires pour ses déclarations fracassantes, sa haute opinion de lui-même et de son sport, et plus encore ses succès obtenus en association avec son assistant et ami Peter Taylor, faisant atteindre les sommets à de « petites » équipes et remportant notamment, coup sur coup, deux coupes d’Europe avec Nottingham Forest. Un personnage et un parcours qui sont à la fois une opportunité et une malédiction pour ce film centré autour de sa personne, lequel réunit un peu de l’équipe de The Queen : l’acteur Michael Sheen dans le rôle de Clough (il interprétait Tony Blair dans le film de Stephen Frears) et le scénariste Peter Morgan, Frears lui-même ayant failli prendre les manettes du projet avant de laisser sa place au téléaste Tom Hooper.
Une opportunité, en ce que le scénario s’intéresse précisément à une période d’échec pour le brillant Clough. En juin 1974, il devint — sans son comparse Taylor — le paradoxal entraineur du club Leeds United, alors dans les sommets du championnat, mais pour laquelle il affichait depuis longtemps le plus profond mépris : son règne n’y dura que quarante-quatre jours, incapable qu’il fut d’établir le contact avec ses joueurs et — plus grave — de les faire gagner. C’était un biopic intéressant qui se profilait sur ces bases, pas vraiment intéressé par le sport (le foot reste strictement en toile de fond), focalisé sur les conflits de personnalités, les illusions que chacun se donne, les dépendances des uns aux autres (notamment la relation entre Clough et Taylor). Mais voilà, toutes ces pistes sont concentrées, étouffées et digérées par la représentation, devant une caméra servile, d’un personnage principal résumé invariablement à ses plus gros traits : arrogance, verbe haut et répliques meurtrières érigés en gimmicks omniprésents. L’interprétation de Clough portée par un Sheen déchaîné envahit l’espace, rend les enjeux insignifiants, concentre toute l’attention appliquée d’une mise en scène scolaire et sans vision. Le film résume son contenu à une pièce de théâtre moraliste autour d’une grande gueule prenant sa raclée et apprenant in fine l’humilité sur fond d’amitié virile contrariée. Le sport, les individualités, le cinéma, l’évocation de quoi que ce soit de tangible et d’intéressant, tout cela reste sur le banc de touche, jamais mis en jeu à l’écran. C’est un match non joué, et donc sans but.
Coïncidence du calendrier ? C’est à quelques semaines d’intervalle que sortent en France deux adaptations de romans de l’écrivain britannique David Peace, deux productions qui pourraient bien être mises en miroir l’une de l’autre. D’abord, Red Riding : une mini-série télé exceptionnellement distribuée sur grand écran, et dont les qualités de construction et de facture, marques d’une télévision désireuse d’ampleur cinématographique, la plaçaient nettement au-dessus de la moyenne. À présent, The Damned United : un biopic a priori produit pour le grand écran, mais tellement paresseux et pauvre en enjeux qu’elle fait s’interroger sur sa raison d’être. Et accessoirement sur le préjugé de classe entre bonne télé et mauvais cinéma.