Ai Weiwei : Never Sorry

Ai Weiwei : Never Sorry

de Alison Klayman

  • Ai Weiwei : Never Sorry

  • États-Unis2012
  • Réalisation : Alison Klayman
  • Image : Alison Klayman
  • Son : Alison Klayman, Matt Gundy
  • Montage : Jennifer Fineran
  • Musique : Ilan Isakov
  • Producteur(s) : Alison Klayman, Adam Schlesinger
  • Distributeur : Haut et Court
  • Date de sortie : 5 décembre 2012
  • Durée : 1h31

Ai Weiwei : Never Sorry

de Alison Klayman

Bras de fer, bras d'honneur


Bras de fer, bras d'honneur

Les combattants de la démocratie font rarement, à eux seuls, de bons sujets de documentaire — justement parce qu’ils sont, par avance, de trop bons sujets, trop faciles. Les chercheurs de ce genre de marchandise (et ils sont nombreux : on en trouve beaucoup parmi ceux qui confondent documentaire et reportage télé) sont trop souvent tentés de projeter sur eux une bonne conscience confortable, de faire de la noble cause des opposants la justification unique de leur propre démarche, et au mieux de leur faire endosser toute la matière de leur film, au pire d’en exploiter l’aspect compassionnel tel un vulgaire producteur de drames télévisuels, comme si la révolte évidente que suscitent les autoritarismes devait être l’unique conclusion possible. Il suffit de voir les récents produits paresseusement fagotés autour de Russes opposés aux dérives de la démocratie selon Poutine (Politkovskaïa, Litvinenko, Khodorkovski…) ; ou encore, s’agissant des coins sombres de démocraties plus affirmées, les reconstitutions et montages besogneux de bonne conscience de Winterbottom et Whitecross (The Road to Guantánamo, La Stratégie du choc).

Propagande contestataire éclairée

C’est bête à dire, mais quand Alison Klayman — dont c’est la première réalisation — aborde avec ses caméras l’artiste dissident chinois Ai Weiwei, la première qualité de son film tient dans une différence toute simple avec les susmentionnés, celle qui lui fait mieux mériter l’appellation « documentaire ». Elle observe son sujet non comme le moyen d’obtenir un résultat préconçu (l’hagiographie, l’émotion convenue), mais comme un vrai sujet à observer, à guetter dans ses aspérités en restant ouvert à l’imprévu, au non-calculé susceptible de faire prendre au film des chemins de traverse dans le réel. Il faut avouer qu’avec sa physionomie de Bouddha barbu et frondeur, son art de mettre les pieds dans le plat et d’en jouer sur le plan médiatique de la façon la plus provocatrice, son usage intensif des réseaux sociaux (notamment Twitter), Ai Weiwei s’offre d’emblée comme un personnage à filmer, une image publique à gratter pour en livrer la complexité. D’ailleurs, quand il n’était pas encore une cible prioritaire des autorités chinoises (c’est-à-dire jusqu’à l’arrestation qui, en avril 2011, fit définitivement de lui une icône mondiale de la dissidence politique… tout en restreignant sa marge de manœuvre), il ne se privait pas de se faire personnage, se faisant accompagner par des partisans filmant ses démarches artistiques et politiques.

Tournant entre 2008 et sa libération en juin 2011, Klayman n’ignore pas qu’elle entre dans le jeu de cette auto-médiatisation, de cette œuvre de « propagande contestataire ». Il ne s’agit cependant pas de servilité : au-delà de la retransmission des actions, la réalisatrice s’intéresse à l’humain qui les commet, parfois sous ses aspects les plus triviaux l’empêchant de tomber dans le hiératisme (sa gêne visible quand il doit évoquer son fils adultérin). Elle rappelle évidemment, consciencieusement mais fort à propos, le parcours à plusieurs facettes du personnage : fils d’un poète persécuté sous Mao, séjournant à New York en 1989 au moment où les chars écrasaient Tian’anmen (et alors opposant de l’extérieur), brièvement en contact avec les directives du pouvoir en participant à la conception du stade national de Pékin pour les Jeux Olympiques de 2008, avant de devenir « ennemi intérieur » en participant à des enquêtes non officielles sur le séisme meurtrier du Sichuan la même année. Soit le portrait d’un artiste citoyen en contact rapproché avec son temps, à ses risques et périls.

Derrière les apparences scolaires de la démarche de Klayman, on distingue une précieuse honnêteté qui rend cette démarche vivante, la caméra enregistrant fidèlement sans chercher l’image édifiante, mais sachant néanmoins réagir hors de toute posture face à ce qu’elle voit. En témoigne cette scène où Ai Weiwei cherche à rassurer sa mère éplorée en affichant une façade de sérénité face au danger : la caméra, chercheuse d’images mais toujours respectueuse, fait alors le geste de se dissimuler derrière des bocaux pour ne pas interférer avec ce qu’elle filme. Les larmes vues de si loin ne seront peut-être pas les plus vendeuses aux Oscars (même si le sujet devrait l’être), mais la scène s’en révèle d’autant plus authentique et émouvante que la réalisatrice témoin s’assume en partie prenante, mais désireuse de respecter son sujet pour mieux en capter la vérité.

Ostentation vs désinformation

Et la vérité que va chercher Klayman, au-delà de l’hagiographie due au démocrate cerné par la pouvoir orwellien, mène Never Sorry dans quelques directions intéressantes concernant l’art de la contestation. Des scènes comme celle d’Ai et de sa mère, par exemple, et quelques aveux lâchés par le sujet, rappellent à bon escient que le soulèvement contre l’autorité, malgré son image héroïque séduisante, ne va jamais humainement de soi, est toujours un dépassement de soi, avant tout parce qu’il n’existe pas de courage sans la peur qu’il doit dépasser. Cependant, la matière la plus abondante et productive du film reste le terrain médiatique sur lequel Ai Weiwei ne cesse de se battre, jouant de l’auto-mise en scène, du happening à la provocation parfois vulgaire, du journal filmé et des tweets, moins pour se faire mousser que pour produire de l’information en permanence, par opposition au mur de silence et de mensonge dressé par le pouvoir.

Ce terrain devient alors celui d’un véritable bras de fer entre ceux qui veulent débrider l’information et ceux qui veulent la contrôler, chaque camp voulant s’approprier l’occupation des médias (le pouvoir a aussi ses filmeurs : caméras de surveillance, filatures). D’où un instant bien cocasse : alors qu’Ai Weiwei dîne dans un petit restaurant de Chengdu entouré de partisans dont certains le filment, ils repèrent des agents des autorités en train de le filmer eux aussi, de loin. Immobilisés dans leurs rôles, les suppôts restent plantés sur place, bronchent à peine quand un des partisans les accoste dans leur dos avec sa caméra. Tout cela, bien sûr, sous l’œil de Klayman qui capte l’ensemble. Never Sorry saisit ainsi l’occasion d’une belle scène de feux croisés d’appropriation d’images, telle une « impasse mexicaine »[1]Mexican standoff : confrontation entre au moins trois personnes où le status quo dure, chacune attendant qu’une autre agisse la première. Au cinéma, c’est devenu ce cliché fameux où trois personnages ou plus se braquent mutuellement à l’arme à feu. — ainsi qu’une démonstration que la peur, en vérité, n’est pas l’apanage de l’opprimé, mais règne dans les deux camps, chacun craignant l’image que l’autre peut renvoyer d’eux.

Sur ce même terrain, il est symptomatique et adéquat qu’à la fin du film, lorsque le couperet de l’arrestation s’est abattu, incitant pour un temps Ai Weiwei à plus de discrétion, ce soit l’absence d’images qui règne, les caméras non inféodées étant interdites d’accès, incitant Klayman à achever son témoignage par des cartons narratifs. Une manière, encore, de ne pas truquer le témoignage de son sujet. Ce n’est pas si souvent que l’expression « documentaire engagé » résonne comme autre chose qu’un extrait publicitaire de dossier de presse. C’est sans démonstration, mais sans ambiguïté, en toute honnêteté et en toute conscience, qu’Alison Klayman emboîte le pas à une œuvre salutaire de dissidence politique par l’art.

Notes

Notes
1 Mexican standoff : confrontation entre au moins trois personnes où le status quo dure, chacune attendant qu’une autre agisse la première. Au cinéma, c’est devenu ce cliché fameux où trois personnages ou plus se braquent mutuellement à l’arme à feu.

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