Enquête au paradis
© Zootrope Films
Enquête au paradis
    • Enquête au paradis
    • (Tahqiq fel Djenna)
    • Algérie, France
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Merzak Allouache
  • Scénario : Bahia Allouache, Merzak Allouache
  • Image : Hocine Hadjali
  • Son : Amine Teggar
  • Montage : Bahia Allouache
  • Musique : Yahia Bouchaala
  • Production : Les Asphofilms, Baya Films
  • Interprétation : Salima Abada (Nedima), Younès Sabeur Chérif (Mustapha), Aïda Kechoud (la mère)
  • Distributeur : Zootrope Films
  • Date de sortie : 17 janvier 2018
  • Durée : 2h15

Enquête au paradis

Tahqiq fel Djenna

réalisé par Merzak Allouache

Dans la continuité du virage qu’il a amorcé en 2012 avec la sortie de son film Normal !, Merzak Allouache applique avec Enquête au paradis une recette qu’il a déjà maintes fois éprouvée : en partant d’un matériau documentaire (l’Algérie contemporaine, ses problèmes économiques, son rapport à la religion, l’absence de perspectives pour sa jeunesse), le réalisateur construit avec des moyens très modestes une fiction d’inspiration naturaliste où la maladresse du jeu et l’artificialité du dispositif font partie intégrante du résultat. En quelque sorte, il s’agit pour le cinéaste et ses acteurs (le plus souvent amateurs) de transcender leur réalité en la modulant, en la réécrivant et en la rejouant pour mieux mettre en exergue les difficultés sociétales auxquelles la population algérienne est confrontée au quotidien. Le volontarisme dont font preuve les films de Merzak Allouache n’est pas toujours opérant, donnant parfois l’impression d’une démonstration excessivement schématique cherchant avant tout à produire un discours sur les dysfonctionnements de la société.

Faire comme si

C’est dans un premier temps ce que laisse craindre ce nouvel effort : on y retrouve Nedjma, journaliste dans un quotidien, parcourant l’Algérie pour y recueillir des témoignages sur la manière dont chacun perçoit le paradis et, par ricochets, sur la place accordée à la croyance religieuse dans la sphère intime. Dans sa première partie, le jeu qu’instaure le réalisateur entre ses différents intervenants n’est pas sans poser problème : Nedjma est interprétée par une actrice (Salima Abada) qui interroge de jeunes Algériens « jouant » en quelque sorte leur propre rôle et qui tentent de répondre le plus sincèrement possible, créant de fait un déséquilibre d’incarnation. D’un côté, les témoins sont conditionnés par l’artifice d’un dispositif (ils savent que la jeune femme qui leur pose des questions « joue » à la journaliste) qui peut laisser dubitatif quant à la réelle spontanéité des réponses apportées. On croit d’autant plus savoir où le réalisateur veut en venir que les échanges insistent un peu trop lourdement sur l’absence de culture de nombreux jeunes et la recevabilité d’un certain discours religieux (notamment autour des 72 vierges qui attendraient les bons Musulmans au paradis). Ainsi, le film semble dévoiler trop rapidement sa finalité : prouver l’assujettissement d’une population, parfois à la limite de la déshérence (frustration sexuelle, chômage, absence de vie culturelle) et donc cible potentielle des extrémismes religieux.

Vers la parole

Mais la longueur du film (2h15), qui aurait pu constituer une limite supplémentaire dans la mesure où le montage se contente parfois de juxtaposer les témoignages en alternant les champs/contrechamps, finit paradoxalement par devenir sa principale force. Au fil des très nombreuses rencontres (des femmes, des hommes, des intellectuels, des artistes, des religieux, de simples passants) qui ponctuent le film, le dispositif un peu trop figé finit par perdre de son ascendant face à la force des témoignages qui sont recueillis. Patiente, offrant généreusement un espace d’expression où l’altérité est de mise, la caméra de Merzak Allouache enregistre la parole de cette multitude d’individus engagés à différents degrés dans une réflexion sur leur rapport au religieux. En parcourant le pays jusque dans ses zones les plus reculées, en offrant un panel d’intervenants d’une très grande diversité, la petite équipe d’apprentis-reporters finit par donner une image infiniment plurielle et nuancée de l’Algérie, loin du didactisme un peu forcé que laissait craindre les premières scènes. Salima Abada et son personnage se fondent en une, l’actrice ne cherchant quasiment plus à faire croire qu’elle est une journaliste professionnelle, devenant une simple femme qui va à la rencontre de ses concitoyens pour entendre la variabilité de leurs points de vue. À l’heure où l’hebdomadaire conservateur Valeurs actuelles titre « la bombe algérienne », le film de Merzak Allouache, sans pour autant occulter la menace qui pèse sur son pays, dessine une trajectoire autrement plus lumineuse.

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