Au milieu des paysages rocheux et vallonnés des Cornouailles (dont Mark Jenkin est originaire), une biologiste (Mary Woodvine) en ciré rouge fait tache. Seule sur la déserte île d’Enys Men, elle supervise quotidiennement la maturation de fleurs blanches aux stigmates rouges. En gros plan, la caméra scrute les gestes et les objets d’une routine ritualisée : après l’examen minutieux de la fameuse fleur, la femme jette une pierre dans le puits d’une ancienne mine, passe devant un curieux mémorial en pierre et rentre annoter sur son carnet la date du jour (le 21 avril 1973, pour le premier), la température mesurée et des observations qui annoncent déjà une forme d’itération (un perpétuel « No change » inscrit à répétition).
Les jours se répètent, d’abord invariablement, tandis que la caméra zoome et dézoome alternativement sur la biologiste pour en faire à son tour un objet d’étude. Progressivement, d’inexplicables événements surviennent : les fantômes de l’île et du personnage font sporadiquement irruption dans le cadre, tandis qu’un contact accidentel avec la fleur semble définitivement briser le rituel : du lichen apparaît alors sur les précieuses pétales et sur la large cicatrice ventrale de la femme. Il se répand comme une maladie qui semble aussi avoir contaminé le film : la temporalité se brouille jusqu’à l’éclatement, à force d’entrecroiser les images et sons prémonitoires (la radio annonce un naufrage survenu à une date postérieure au présent de la narration), ou les visions fantasmagoriques. Mais loin d’insuffler une fièvre, la répétition de ces effets a plutôt tendance à neutraliser et à aseptiser les distorsions du montage.
Entre les flashforwards et les flashbacks, le film multiplie les impressions de déjà-vu, d’autant plus que sa forme elle-même emprunte à plusieurs esthétiques de films emblématiques des années 1970 : autopsie silencieuse d’une routine (Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Akerman), folklore insulaire britannique (The Wicker Man de Robin Hardy) ou encore hallucinations endeuillées, imperméable rouge sang et verre brisé (Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg). Filmé en 16mm avec des objectifs de l’époque, Enys Men cultive de la sorte un terreau référentiel sans parvenir à faire fleurir sa propre singularité. Parce qu’il se repose essentiellement sur ses citations et ses effets stylisés, Enys Men tombe dans une certaine artificialité évoquant, plus que ses glorieuses références, les films d’Ari Aster (Midsommar, Hérédité) et de Robert Eggers (The Witch, The Lighthouse), qui souffrent du même syndrome.