Fête de famille s’affirme comme un drame temporisé, laissant l’impression d’un passage à la folie constamment retardé, alors même que son intrigue se noue en l’espace d’une seule journée. À l’aune d’une dernière partie étouffante, la première heure du film prend la forme d’une hésitation presque touchante, tournant autour de son sujet avant de l’aborder frontalement. Elle peut toutefois être envisagée comme la mise en place à bas bruit d’un piège prêt à se refermer ensuite dans une débauche de cris et de larmes, dont la déflagration apparaît d’autant plus brutale que rien, en apparence, n’avait semblé en annoncer la violence.
Au départ, Fête de famille coche toutes les cases du genre auquel son titre semble le rattacher : la maison bourgeoise, les repas où l’on se dit ses quatre vérités, la fratrie mal assortie et ses pièces rapportées. Le film adopte un ton générique de comédie dramatique où rien n’est jamais tout à fait drôle, ni grave. Rapidement, une certaine tension se cristallise pourtant autour du personnage de Claire, fille prodigue de retour après trois ans d’absence. Le centre de gravité de l’intrigue se déplace progressivement vers elle et le doute s’installe peu à peu au sujet de sa santé mentale. L’habileté de Cédric Kahn consiste alors moins à jouer sur la probable folie de Claire que sur l’attitude de ses proches envers elle. C’est dans sa dernière partie que Fête de famille prend cependant un virage bien plus pernicieux. À la tombée de la nuit, le film semble se refermer sur Claire, qui implose sous la pression. D’une part car il apparaît que le documentaire que son frère, aspirant réalisateur, dit tourner sur la famille ne serait en vérité qu’une manipulation destinée à profiter des crises de Claire pour nourrir son ambition artistique. D’autre part car le film de Cédric Kahn redouble lui-même cette idée en retournant contre son personnage toutes les dynamiques mises en place au cours des deux premiers actes. Une scène particulièrement éloquente résume l’ambivalence du récit : au paroxysme du délire de Claire, Cédric Kahn lui-même (qui joue le rôle de Vincent) s’acharne à coups de pieds sur une caméra qu’il détruit dans un accès de rage, tandis que sa sœur n’a plus d’autre recours que de fracasser frénétiquement sa tête contre la table où elle est assise dans un geste de destruction analogue. Le paradoxe du film se révèle ainsi brutalement : dans toute son intensité, il est devenu un objet de dégoût du cinéma lui-même.