Le Mur invisible

Le Mur invisible

de Elia Kazan

  • Le Mur invisible
  • (Gentleman’s Agreement)

  • États-Unis1947
  • Réalisation : Elia Kazan
  • Scénario : Moss Hart
  • d'après : le roman Gentleman's Agreement
  • de : Laura Z. Hobson
  • Image : Arthur C. Miller
  • Montage : Harmon Jones
  • Musique : Alfred Newman
  • Producteur(s) : Darryl F. Zanuck
  • Interprétation : Gregory Peck (Philip Schuyler Green), Dorothy McGuire (Kathy Lacey), John Garfield (Dave Goldman), Celeste Holm (Anne Dettrey), Anne Revere (Mrs Green)
  • Date de sortie : 24 août 2011
  • Durée : 1h58

Le Mur invisible

de Elia Kazan

Film à thèse


Film à thèse

Premier gros succès dans la carrière d’Elia Kazan, Le Mur invisible n’en fut pas moins une œuvre peu louée par le cinéaste lui-même, même si elle lui apporta la consécration (plusieurs Oscars, dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur). Projet voulu et très contrôlé par son producteur (l’incontournable Zanuck), Le Mur invisible a tous les symptômes du film à thèse aux intentions louables (dénoncer l’antisémitisme quotidien) : un peu étriqué, très appliqué, frôlant parfois la démonstration.

Ce « mur invisible » dont il est question dans le titre fait référence à cet obstacle auquel les Juifs se confrontent au quotidien. Cet obstacle ne relève pas tant d’une législation discriminatoire que de pratiques sociales profondément enracinées dans l’Amérique d’après-guerre mais, du point de vue de ceux qui en sont victimes, la rumeur, la méfiance et la stigmatisation en font des fondements d’autant plus solides qu’ils sont banalisés et intégrés par une bonne partie de la population. Il est néanmoins significatif qu’Hollywood ait choisi de produire et de consacrer un film sur l’antisémitisme dès 1947, alors que les États-Unis commencent à mesurer l’ampleur du génocide des Juifs d’Europe et que les discriminations antijuives demeurent profondément ancrées dans la société américaine. De la part de Zanuck, on devine une volonté didactique : confronter le spectateur à ses propres contradictions et contribuer à faire tomber les barrières de l’intolérance.

Figure emblématique du film, Gregory Peck incarne Philip Schuyler Green, un journaliste désintéressé pour qui seule compte la noblesse du combat. Quinze avant son interprétation dans Du silence et des ombres de Robert Mulligan, où il interprète un avocat engagé du côté des Noirs (rôle qui lui vaut encore aujourd’hui une aura particulière outre-Atlantique), l’acteur revêt les habits du justicier, acceptant de mener pour le journal libéral qui l’embauche une enquête de fond sur l’antisémitisme dans ce qu’il a de plus banalisé. Les scénaristes ont eu la bonne idée de penser que pour embarquer le spectateur dans ce combat ambitieux, il fallait que le personnage principal soit lui-même considéré comme juif pour que soient littéralement vécues de l’intérieur les pratiques discriminatoires. Avec l’application d’un bon élève, Elia Kazan enchaîne donc les scènes qui surlignent les comportements abjects de ses concitoyens : diminutifs insultants, rumeurs au travail, discrimination dans les hôtels, etc. L’antisémitisme est partout et chacun s’applique à mettre sans réelle conviction son voisin en faute sans qu’aucune remise en question générale ne soit amorcée. Seulement, cette trouvaille scénaristique a aussi ses limites : en faisant d’un personnage non juif le principal dépositaire de l’expérience antisémite, le film instaure une distance avec ceux qui la subissent réellement. Quant à Dave Goldman (John Garfield), personnage juif dont l’expérience pourrait apporter un contrepoint à celle de Philip, il demeure trop secondaire pour donner véritablement la mesure de la violence psychologique que le film entend dénoncer. En privilégiant les manifestations les plus ordinaires de l’antisémitisme, le film peine cependant à faire ressentir toute la violence de cette discrimination. À force de vouloir instruire le spectateur sans le brusquer, Le Mur invisible finit paradoxalement par rendre son sujet presque confortable.

Cependant, un personnage nous inviterait à nuancer ces réserves : celui de Kathy Lacey (interprétée par Dorothy McGuire), séduisante jeune femme vers qui le journaliste va jeter son dévolu pour remplacer son épouse défunte. Elle incarne parfaitement l’ambiguïté de ceux qui cautionnent indirectement la stigmatisation en n’assumant aucune prise de position sur cette question. Elle répugne à être considérée comme antisémite mais ne cesse de se compromettre en manifestant son inquiétude dès lors qu’on pourrait la croire juive. Son trouble, intéressant mélange de lucidité et de culpabilité, est probablement celui qui nourrit le film dans sa volonté à dépeindre l’ambivalence de ce mal, indicible parce qu’il finit presque par échapper à la conscience de ceux qui le portent. Mais tout cela n’empêche malheureusement de faire de ce premier succès de Kazan une œuvre très datée. Avec bien plus d’efficacité, le réalisateur abordera la question raciale dans L’Héritage de la chair (1950) et l’isolement social dans Sur les quais (1954). Ici, tout semble trop sage, trop propre, jusque dans une mise en scène qui préfère illustrer les mécanismes de l’antisémitisme plutôt que d’en faire éprouver la violence. La noblesse de l’intention ne suffit pas à dissiper les limites de cette démonstration.

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