« Coward » s’entend dire le jeune Leonard Fife (Jacob Elordi) au moment où le sergent-instructeur qui vient de l’examiner le déclare inapte au service militaire. La séquence, qui se situe à la fin de Oh, Canada, résume tout ce que la laborieuse confession de Fife a voulu mettre au jour, peut-être dans l’espoir d’une absolution : l’aveu de sa propre lâcheté, aussi bien vis-à-vis de son pays que des femmes qui ont traversé sa vie. Oh, Canada apparaît en cela comme un drôle de film qui, sous ses aspects de documentaire-vérité sur un vieux cinéaste en fin de vie (Fife mourant, incarné par Richard Gere, se livre face caméra) dresse en creux le portrait d’un pleutre, voire d’un salaud qui a trouvé dans les luttes et les utopies de son temps (à commencer par le no war de la guerre au Vietnam) des opportunités de diversion, de démission ou de fuite. Devenu documentariste, Fife aurait pu se confronter au réel (il cite d’ailleurs la photographe Susan Sontag devant un groupe d’étudiants) mais le film, par le dispositif qu’il installe autour de son personnage, montre exactement le contraire. Comme les animaux massacrés sur une banquise, filmés par Fife depuis un hélicoptère dans l’un de ses documentaires des années 1970, il ne s’agira dans Oh, Canada que de survoler la réalité d’une existence pour en détacher quelques lambeaux, dans un récit que le personnage se raconte avant tout pour lui-même.
Il ne faut donc pas se laisser prendre dans les mailles du documentaire en trompe‑l’œil que Paul Schrader a construit autour de la parole de Fife. Appuyés de façon redondante par des gros plans complaisants sur le visage émacié de Richard Gere (qui surjoue l’agonie à la manière d’un Macbeth en soins palliatifs), les aveux du documentariste ne servent qu’à ramener à la surface la vieille culpabilité schraderienne, sur le même registre morne et dévitalisé que dans First Reformed ou The Card counter. On en viendrait presque à croire que Schrader radote un peu et qu’il a trouvé dans cette adaptation d’un roman de Russell Banks de quoi nourrir son amertume, voire sa désillusion, tant sur les valeurs de son propre pays (c’est le Canada et non les États-Unis qui dessine dans le plan final une contrée utopique) que sur l’engagement « politique » de certains artistes de gauche, discrètement raillé à travers le parcours de Fife, lequel semble être moins guidé par des convictions profondes que par un mélange de poltronnerie et d’opportunisme.
Le film s’avère pourtant beau et saisissant quand il s’empare de la jeunesse de Jacob Elordi et capte à travers elle le désir, la pulsion érotique – seuls moments d’authenticité dans une vie truffée de mensonges. Cette authenticité se ressent aussi dans la mise en scène de Schrader, qui semble se souvenir, via le corps d’Elordi, de la jeunesse et de la vitalité de Richard Gere – époque American gigolo. C’est peut-être aussi lointain que les animaux massacrés sur la banquise dans le documentaire de Fife, mais voilà la vérité de ce film froid et souvent sinistre : dans une très belle scène d’amour revécue et actualisée selon la logique du récit autobiographique, Schrader regarde Gere en train de scruter à travers la vitre d’une chambre d’hôtel le corps nu de Jacob Elordi, qui l’a remplacé. Le récit autobiographique de Fife ne fait alors que servir un vieux rêve d’homme sur le déclin, qui est sûrement aussi celui de Schrader : se réinventer politiquement et intellectuellement, revivre sa jeunesse comme une épopée et renaître, qui sait, dans une version améliorée de soi-même.