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Peaches Goes Bananas

Peaches Goes Bananas

de Marie Losier

  • Peaches Goes Bananas

  • France, Belgique2024
  • Réalisation : Marie Losier
  • Image : Marie Losier
  • Son : Marie Losier
  • Montage : Aël Dallier Vega
  • Musique : Peaches
  • Producteur(s) : Carole Chassaing, Sébastien Andres, Alice Lemaire
  • Production : Tamara Films, Michigan Films
  • Distributeur : Norte Distribution
  • Durée : 1h13

Peaches Goes Bananas

de Marie Losier

Fuck the Pain Away


Fuck the Pain Away

Le premier exploit de Peaches Goes Bananas, dernier portrait d’artiste de la documentariste Marie Losier après les remarqués The Ballad of Genesis and Lady Jaye (2011) et Cassandro the Exotico ! (2018), c’est déjà la longévité inattendue de la carrière de Merrill Nisker, alias Peaches, figure provocatrice associée de manière indélébile au boom electroclash de la fin des années 1990. Tandis que beaucoup de ses pairs (de Fischerspooner à ADULT en passant par Miss Kittin & The Hacker) ont vu leur aura décliner au fil des ans, l’artiste canadienne a réussi à s’imposer durablement à la lisière de la pop (elle a enregistré des duos avec P!nk et Christina Aguilera) et de l’underground, sans doute moins grâce à ses disques parfois un poil répétitifs que par sa persona exubérante et ses performances scéniques de plus en plus spectaculaires. Cette longévité semble surprendre Peaches elle-même, attentive depuis ses débuts à la conservation d’archives filmées de son parcours. Ces dernières constituent l’une des matières premières du film de Losier, tourné en pointillés sur près de dix-sept ans (à partir de leur rencontre en 2006, à l’occasion du tournage de Genesis and Lady Jaye).

L’intérêt du travail de Marie Losier n’est cependant pas de s’attacher à la reconstitution emphatique de la dynamique d’une carrière, mais de privilégier un contraste permanent entre continuité et discontinuité. Son approche fragmentaire lui permet d’esquisser le portrait cohérent d’une personnalité singulière sans céder à une ambition totalisante. Le film se présente d’emblée sous une forme éclatée, directement liée à la méthode de travail de la cinéaste, qui tourne le plus souvent seule en 16mm muet : le nombre de prises est limité par la quantité de bobines disponibles et la durée des plans se voit nécessairement restreinte (trois minutes d’enregistrement possible tout au plus). Si un son témoin est enregistré sur le tournage, la bande son est ensuite complètement réinventée en post-production. Aux images en pellicule de Losier s’entremêlent en outre les archives personnelles de Peaches, pour la plupart filmées en vidéo. Entre les plans brefs, les brusques sautes d’image, les constants allers-retours temporels et l’aspect ludique du travail sur le son (des séquences semblant de prime abord synchrones se révélant progressivement asynchrones), le film est en fait aussi bananas que l’artiste, épousant idéalement l’énergie débordante de cette dernière. En contraste avec ce foisonnement virevoltant d’images et de sons, le montage travaille à restituer une forme de continuité (mais non chronologique). On le perçoit en particulier à travers les séquences de concerts, qui reconstituent un même morceau en raccordant différentes interprétations scéniques réalisées par Peaches au fil des années. C’est également la fonction des petits interludes-performances mis en scène par Losier – notamment une jouissive séquence de banquet où Peaches ravage avec volupté une table de pâtisseries à l’effigie des différentes périodes de sa carrière.

Ce qui se dessine au fil des séquences, c’est le contraste tout à fait inattendu et franchement hilarant entre l’énergie volcanique et débridée de Peaches sur scène et la douceur et la rigueur professionnelle de Merrill en coulisses. On redécouvre avec bonheur la radicalité intacte de ses morceaux et de ses performances scéniques, dont l’obscénité jouissive paraît d’autant plus précieuse dans un contexte politique nord-américain plus inquiétant encore que celui qui avait inspiré l’inénarrable Impeach My Bush en 2006. C’est cependant le principal regret que l’on ressent au visionnage : cette dimension politique du travail de l’artiste est tout juste suggérée, même si elle affleure explicitement au sujet du vieillissement de la chanteuse, décidée à assumer les transformations de son corps dans ses performances pour incarner une image plus punk de la vieillesse. Mais l’intérêt de Peaches Goes Bananas est ailleurs : Peaches s’y dévoile dans une forme de vulnérabilité qui jusqu’alors n’avait que très peu affleuré dans son travail, si ce n’est dans quelques morceaux de son album le plus pop et – toutes proportions gardées – le plus personnel, I Feel Cream (2009). On découvre médusé l’assistante maternelle qui jouait de la guitare folk pour amuser des enfants en bas âge, la midinette roucoulant des mots d’amour à son conjoint et la fille dévouée encouragée par ses parents, affectueux couple normie trinquant à sa santé depuis le canapé de son appartement propret de Toronto. Le film accorde en outre une place cruciale à Suri, la sœur de l’artiste, atteinte de sclérose en plaques : au corps actif, survolté et conquérant de Peaches sur scène répond celui immobile, empêché et vulnérable de Suri, cloîtrée dans son petit appartement. Les rapports de tendresse et de complicité qui unissent les deux sœurs et la complémentarité tragique de leurs existences forment le cœur battant du film, qui dévoile avec pudeur la chanteuse forte en gueule sous un jour étonnamment bouleversant.

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