Cassandro the Exotico !
    ACID

    Cassandro the Exotico !

    réalisé par Marie Losier

    Le premier long métrage de Marie Losier, The Ballad of Genesis and Lady Jaye, était si beau que l’on pouvait aborder le deuxième avec une certaine appréhension, d’autant plus qu’il marque une évolution dans sa pratique – la cinéaste travaille ici pour la première fois avec une production et une monteuse. On retrouve pourtant dans Cassandro the Exotico ! les mêmes qualités que dans le long précédent, à commencer par une relation profonde et respectueuse à celui dont elle tire ici le portrait. De nouveau, c’est véritablement avec la pleine complicité du protagoniste que le film se construit : on sent à tout instant que le projet s’est dessiné au fil des différentes années pendant lesquelles Marie Losier a tourné, à travers un dialogue constant. La caméra n’est pas ici un œil scrutateur qui capte ce dont le protagoniste pourrait ne pas être conscient, mais bien plutôt un partenaire de jeu, dont la présence est une invitation à livrer volontairement les paroles et gestes qu’il a envie d’offrir au futur spectateur, à se mettre en scène plutôt que de se laisser mettre en boîte. Au sein de cet espace sécurisant, nous faisons donc la connaissance de Cassandro, champion de lucha libre (variante mexicaine du catch), appartenant à la famille des exoticos – ces catcheurs travestis en femmes sur le ring –, d’abord comme performeur se préparant méticuleusement dans sa loge, puis comme être s’étant accompli dans sa pratique à l’issue d’un long parcours semé d’embûches.

    Éloge à la flamboyance d’un véritable artiste du ring, le film acquiert une nouvelle profondeur lorsqu’il accompagne Cassandro dans une période difficile : confronté à des difficultés physiques, il doit envisager de mettre fin à une carrière qui pourtant le sauve de bien des choses.

    Marie Losier a pour habitude de filmer de grands excentriques, mais a le don de mettre en avant l’universel au sein de la singularité de chacun. Cela tient aussi à son choix de personnages ayant des talents de conteur, qui savent se livrer avec distance et clairvoyance. Ce portrait d’un champion de lucha libre est donc aussi l’histoire d’un homme qui a œuvré pour le respect des homosexuels dans son pays. Qui se nourrit de la lumière des projecteurs. Qui a surmonté des addictions. Qui semble trouver une libération dans la souffrance. Qui doit accepter de vieillir. Autant de réalités suffisamment partagées pour que le film rejoigne ces grands portraits qui ont su, en écoutant et regardant une seule personne, se faire l’écho de tout un pan de l’expérience humaine.

    L’énergie du personnage, sa fureur de vivre trouvent un écho dans la forme même du film. Très musical, le montage suit une ligne générale mais renferme également des échappées moins narratives, qui rendent compte de l’aspect plus intuitif et impulsif du filmage et pendant lesquelles, en quelque sorte, la cinéaste joue sa partie, répond à ce que lui a livré Cassandro avec sa propre subjectivité. L’usage du 16mm vient par ailleurs renforcer le sentiment que la relation filmeur-filmée est pleine de respect, voire d’un certain sens du sacré. Il sublime le personnage, fait honneur à son amour de la couleur, et instaure un temps de filmage qui n’est que plus précieux parce qu’il est limité par la durée de la bobine. S’ajoutent à la pellicule des captations de conversations Skype qui permettent de suivre le fil de cette amitié à distance et expriment également, par leurs défauts techniques, une certaine vulnérabilité. Dans les deux cas, le médium, comme les personnages vers lesquels aime se tourner Marie Losier, n’est ni lisse, ni transparent. Sa surface dissimule autant qu’elle révèle la profondeur des émotions.