© Yannis Drakoulidis / Pan Distribution
Queer

Queer

de Luca Guadagnino

  • Queer

  • Italie, États-Unis2024
  • Réalisation : Luca Guadagnino
  • Scénario : Justin Kuritzkes
  • d'après : Queer
  • de : William S. Burroughs
  • Image : Sayombhu Mukdeeprom
  • Décors : Stefano Baisi
  • Costumes : J. W. Anderson
  • Montage : Marco Costa
  • Musique : Trent Reznor, Atticus Ross
  • Producteur(s) : Luca Guadagnino, Lorenzo Mieli
  • Production : The Apartment, Frenesy Film Company, FremantleMedia North America
  • Interprétation : Daniel Craig (William Lee), Drew Starkey (Eugene Allerton), Lesley Manville (Dr. Cotter)n Jason Schwartzman (Joe Guidry), Henry Zaga (Winston Moor)...
  • Distributeur : Pan Distribution
  • Date de sortie : 26 février 2025
  • Durée : 2h16

Queer

de Luca Guadagnino

Tropicale maladie


Tropicale maladie

Dans un Mexique touristique et suranné, Lee (Daniel Craig), écrivain d’âge mûr, tombe amoureux du jeune Eugène (Drew Starkey) et entame assez vite une relation avec lui. Résumé ainsi, Queer pourrait n’être qu’une variation autour de Call Me by Your Name, mais l’initiation que le film relate dépasse assez vite le cap de la romance gay pour atteindre dans son dernier chapitre une dimension ésotérique et mortifère qui déroute complètement. C’est à cet endroit que s’exprime toute la différence entre un scénario trouvé dans un tiroir de James Ivory et truffé de références culturelles de bon goût (le côté helléniste studieux de Call Me…) et l’adaptation d’un texte de William Burroughs, où la pulsion érotique côtoie un univers ténébreux et empoisonné. Au sein de ce cadre, Lee est en quête d’une lumière intérieure et sa recherche évolue sensiblement au fil des trois chapitres qui structurent le film. D’une scène de love at first sight à des expériences hallucinatoires ouvrant grand les portes de la perception, le parcours accompli par ce personnage en pleine crise est aussi celui d’un film tiraillé entre deux aspirations contradictoires. D’un côté, un idéal romantique presque naïf, souligné par des effets de surimpression dessinant à l’écran des gestes d’amour imaginaires (toucher une nuque, esquisser un baiser) ; de l’autre, la prostitution et la prédation sexuelle, qui situent Queer aux antipodes de l’esthétique un peu précieuse de Call Me by Your Name, comme si Guadagnino affrontait, à l’instar de son personnage, la vérité crue de son désir.

Cette quête qui anime Queer et dicte son mouvement prend la forme d’un affranchissement progressif de la culture européenne : ce n’est en effet pas tant à Burroughs que l’on pense au début du récit qu’au Visconti de Mort à Venise, dont le film reprend l’obsession romantique (Drew Starkey serait l’ange blond fascinant l’homme d’âge mûr) tout en la sexualisant à outrance, avec le potentiel publicitaire dont peut faire preuve la mise en scène de Guadagnino. La première partie du film nous situe de ce point de vue en terrain connu : scène de « eye contact » boostée par la musique (Nirvana), dessin aigu de la silhouette d’Eugène sous la griffe d’un styliste reconnu (Jonathan Anderson), érotisation incessante des corps masculins (surtout celui de Drew Starkey, nouvelle égérie du cinéaste italien, après Timothée Chalamet et Josh O’Connor). Le troisième segment du film, pourtant, déconcerte : en se déplaçant dans une jungle remplie d’esprits (qui n’est pas sans rappeler celle de Tropical Malady, d’ailleurs éclairée par le même chef opérateur, Sayombhu Mukdeeprom), Queer retrouve le fil du récit Burroughs et se transforme alors en stoner movie dépressif, voire désespéré.

On voit alors mieux ce qui émerge au contact des spectres venus de la jungle : peut-être un poison qui dormait depuis le début dans le cœur de Lee et de son amant. Queer est en cela autant un film d’amour sexuellement très explicite qu’une méditation hallucinée (voire hallucinatoire) sur la terreur de ne plus être aimé. Dans l’un des derniers plans du film, Lee, devenu vieux, se repose sur un lit et sent tout à coup la chaleur de son ancien partenaire, dont il imagine les jambes collées aux siennes, comme à la grande époque de leur relation. C’est ce vide abyssal (aimer/ne plus être aimé) que le film essaie de combler dans la jungle, bien qu’aucune drogue – même la plus terrassante – ne puisse y parvenir.

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