Durant l’hiver 2022, un ami d’Antonin Peretjatko héberge Andreï, un réfugié ukrainien. Ce dernier a fui Lviv, une ville déjà abandonnée au début du XXe siècle par le grand-père du réalisateur. C’est par cette coïncidence que commence Voyage au bord de la guerre. Tourné en 16mm, le film reprend la forme d’actualités détournées expérimentée dans Les Rendez-vous du samedi (2021) ; le format ainsi que le commentaire de Peretjatko produisent un même effet de distanciation vis-à-vis du traitement médiatique des événements (le mouvement des gilets jaunes pour l’un, la guerre en Ukraine pour l’autre). Ce premier écart est redoublé par un second, celui d’une exploration de lieux à la marge des affrontements : les trajets en périphérie des zones de conflit intense permettent d’entrelacer des décors et des époques hétérogènes (l’Ukraine est traversée au présent, mais en évoquant la mémoire de l’exil de l’aïeul du cinéaste). C’est donc depuis cet espace conjointement concret (l’Ukraine actuelle) et intime (le village natal du grand-père, point de départ du film, bien qu’il soit progressivement délaissé) que « parle » Peretjatko. Impossible à arpenter par définition, cet entre-deux se matérialise notamment par une série de photographies anonymes, où les visages perforés répondent à l’unique cliché de l’ancêtre exilé. Le film propose alors une équation assez claire : faire le deuil du territoire perdu en sauvant de l’oubli les exilés actuels.
Mais cette cartographie des affects est rapidement brouillée par son hybridation avec la forme du documentaire de guerre. Des observations d’ordre géopolitique ou militaire, comme la matérialisation sur une carte des trajectoires des personnes rencontrées, servent un certain didactisme à rebours des effets de distanciation et d’autodérision caractérisant de façon plutôt réussie les premières minutes du film. Les actualités détournées se renversent même en purs témoignages du présent, dans les séquences d’entretien. De l’enchevêtrement des deux dispositifs – l’invention d’une quasi-hétérotopie et le documentaire – naissent même certaines maladresses, comme lorsque la caméra s’attarde trop longuement sur des palissades criblées de balles et que Peretjatko les compare poétiquement à de la dentelle. Dommage que cette forme composite entrave le regard sensible sur le quotidien de la guerre, qui affleure pourtant à certains endroits, au gré d’heureux accidents.