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Une bataille après l’autre

Une bataille après l’autre

de Paul Thomas Anderson

  • Une bataille après l’autre
  • (One Battle After Another)

  • Etats-Unis2025
  • Réalisation : Paul Thomas Anderson
  • Scénario : Paul Thomas Anderson
  • d'après : Vineland
  • de : Thomas Pynchon
  • Image : Michael Bauman, Paul Thomas Anderson
  • Décors : Florencia Martin
  • Costumes : Mark Bridges
  • Montage : Andy Jurgensen
  • Musique : Jonny Greenwood
  • Producteur(s) : Paul Thomas Anderson, Sara Murphy, Adam Somner
  • Production : Ghoulardi Film Company, Warner Bros. Pictures
  • Interprétation : Leonardo DiCaprio (Bob Ferguson), Sean Penn (le colonel Steven J. Lockjaw), Benicio del Toro (Sensei Sergio St. Carlos), Regina Hall (Deandra), Teyana Taylor (Perfidia Beverly Hills), Chase Infiniti (Willa Ferguson-Beverly Hills),...
  • Distributeur : Warner Bros. France
  • Date de sortie : 24 septembre 2025
  • Durée : 2h41

Une bataille après l’autre

de Paul Thomas Anderson

Une vague après l'autre


Une vague après l'autre

Faites la révolution et l’amour : dans la première partie d’Une bataille après l’autre, nouvelle adaptation d’un roman de Thomas Pynchon par Paul Thomas Anderson, après Inherent Vice, les héros sont entraînés dans une quête conjointe d’action politique et de jouissance. Si l’univers du film évoque le fond de l’air brun du temps présent (une Amérique fascisante, l’enfer de la politique migratoire, etc.), il ne faut pas s’y tromper : c’est davantage le fait révolutionnaire en général qui intéresse Paul Thomas Anderson, et non la lutte contre la politique trumpiste en particulier. Le film reprend à son compte le principe d’uchronie du roman Vineland, déployant un univers, certes actualisé et semblable à la Californie des années 2000 jusqu’à nos jours (là où Pynchon situait son action dans les sixties), mais flottant entre réalisme et absurde. Le groupuscule révolutionnaire French 75, mené par Perfidia (Teyana Taylor), accompagné de son amant Bob (Leonardo DiCaprio), multiplie ainsi les actions armées autour de la frontière mexicaine avec une lascivité peu commune. Libérer des prisonniers sans-papiers, s’embrasser langoureusement, faire exploser une ligne haute-tension, baiser sur le capot, etc. : une excitation (insurrectionnelle) en chasse une autre (érotique). Chez Anderson, la révolution s’apparente d’abord à un état émotionnel momentané, une ardeur à entretenir ou une ivresse (on y reviendra), dont le film cherche à épouser les flux et reflux. Ainsi de l’entrée en matière : embrassant les fuites des insurgés ou captant en plan rapproché leur surexcitation (« Viva la revolución ! », s’emporte Bob, déjà à la limite du grotesque), le cinéaste figure le geste révolutionnaire comme une effusion et un jaillissement, tandis que les dialogues frénétiques esquissent une certaine utopie sexuelle. La lutte contre le fascisme s’emboîte dans des tribulations amoureuses et un érotisme aussi débridé que sans frontières (cf. la célébration répétée d’unions mixtes ou l’obsession d’un personnage pour les « chattes mexicaines épilées »). Dans le cinéma d’Anderson, l’extase est par ailleurs aussi (et peut-être surtout) musicale. Cette longue introduction pose ainsi l’idée que la Révolution est une affaire de mélodie et de rythme, qu’il s’agit de ne pas perdre[1]D’ailleurs deux révolutionnaires sont campées par des musiciennes : Teyana Taylor et Alana Haim, déjà à l’affiche de Licorice Pizza.. Dès le plan d’ouverture accompagnant le regard et la démarche stressée de la guérillero Perfidia, qui observe un centre de détention situé en contrebas, le film épouse la nervosité de son héroïne. Le film démarre à cent à l’heure et maintient ce tempo une trentaine de minutes, enchaînant les scènes d’action et les embranchements érotico-amoureux sans lever le pied de la pédale. Mais déjà, une ombre plane. Dans l’œuvre du cinéaste, peuplée de cabotins illuminés (Inherent Vice, Punch-Drunk Love, The Master) ou d’entrepreneurs enfiévrés (There Will be Blood, Phantom Thread), les états trop exaltés se laissent toujours teinter d’une insondable nostalgie : la (petite) mort guette.

Au-delà du personnage de Bob l’artificier, dont la vigueur chancelle rapidement, l’énergie sexuelle se cristallise ailleurs, dans la relation improbable entre Perfidia et le colonel Lockjaw (Sean Penn). En le forçant à se mettre en érection alors qu’elle le prend en otage (toujours cette imbrication entre sexe et action), elle réveille chez lui une ardeur inextinguible et se découvre un ennemi double qui la mènera à sa perte (leur liaison naîtra par la suite d’un chantage). Des petites triques naissent les grands monstres : c’est du désir malade et dévorant de Lockjaw que découle toute la dynamique de la suite du récit. Seize ans plus tard, Perfidia a disparu après avoir balancé tous ses camarades sous la contrainte de Lockjaw, et Bob vit incognito avec sa fille Willa (Chase Infiniti) quand la figure du Colonel (qui veut désormais intégrer un club secret suprématiste constitué de l’élite de l’élite américaine) va de nouveau les menacer. L’ambiguïté du regard d’Anderson sur l’acte révolutionnaire tient à ce qu’il fait de ce personnage de masculiniste raciste et dégénéré le cœur vibrant du film : lui bande facilement, quand Bob, révolutionnaire rangé des voitures, se met plus laborieusement en route. Avec son visage sans cesse contorsionné et ses tenues parfois ridiculement cintrées, Sean Penn incarne à merveille une forme de frustration existentielle – une libido contrariée sur pattes. Indéniablement, c’est lui, plus que la tête d’affiche, qui se démarque au sein de l’ample casting.

Une petite flamme

Faites la révolution et ouvrez-vous une petite cannette. Après des années de cavale, la foi révolutionnaire qui animait Bob s’est engourdie dans un enivrement et un nuage de vapeurs anesthésiantes. L’action est relancée, mais elle sera indéniablement entravée par le manque de vivacité du héros, à la fois lent corporellement (il peine à tenir le rythme lors d’une escapade sur un toit) et mentalement (sa mémoire flanche). Le film s’inscrit alors plus nettement dans le style comico-paranoïaque d’Inherent Vice. Anderson en reprend plusieurs motifs de mise en scène – les gros plans sur le regard fuyant du héros statique dans son canapé, la porte d’entrée soudainement défoncée ou, plus tard, le surgissement silencieux de dizaines de soldats – sans jamais toutefois parvenir à la même folie et la même sensation de dérèglement. On pourrait arguer que le film est un brin trop linéaire et, lisible, et de fait, il opte pour un récit au ton beaucoup plus emphatique, rappelant en cela davantage la trajectoire aimantée des deux amoureux de Licorice Pizza que l’enquête absconse et labyrinthique d’Inherent Vice. Une bataille après l’autre poursuit cela dit une autre chimère que le seul trip hallucinatoire : l’idée que la révolution vivra et vaincra. Anderson structure son film en une suite de segments de situations qu’il étire à outrance, soulignant toujours le déploiement laborieux de l’action, bien accompagné par les compositions répétitives (quelques notes de piano) de Jonny Greenwood. Par là, le cinéaste semble chercher à circonscrire de différentes façons l’essence du sentiment révolutionnaire, en gardant à l’esprit l’idée que celui-ci s’éprouve sur le temps long (le temps qu’embrasse le récit, mais aussi la durée interne des différentes séquences), comme si son élan était toujours contrarié par le caractère éphémère de l’ivresse qui le porte, qu’il faut sans cesse alimenter (le sexe, l’alcool ou simplement les cris enthousiastes de révolutionnaires mexicains que Bob multiplie pour se « recharger »).

C’est dans l’avant-dernier segment du film qu’Anderson trouve une forme d’épure idéale et sûrement sa plus belle idée formelle : sur une route au milieu du désert, sillonnée d’un côté puis de l’autre, se dénoue toute l’intrigue. Cette longue course-poursuite, qui engage la survie des protagonistes et par là celle de l’idéal révolutionnaire, culmine dans une ligne droite traversant un champ de bosses, comme si les voitures naviguaient sur une mer agitée. Sans trop dévoiler ce moment de bravoure, on retient à son terme que c’est Willa qui aura su, sans se perdre dans les remous du récit, appréhender le rythme de cette oscillation et surfer sur les vagues se présentant à elles. En somme, c’est l’enfant qui ici permet à la révolution de perdurer. Une autre forme, plus discrète, avait déjà instillé plus tôt l’importance de la filiation révolutionnaire, dégagée dans le film de la seule question des liens du sang. Alors que la fille de Perfidia rencontre une ancienne camarade de lutte qui a subi les conséquences de la trahison maternelle, cette dernière défie, yeux dans les yeux, la jeune femme et croit reconnaître en elle la « balance ». Mais une lueur située à l’arrière-plan, pile entre leurs deux visages, nous raconte aussi autre chose : une petite flamme, celle de l’idéal révolutionnaire, brûle encore.

Notes

Notes
1 D’ailleurs deux révolutionnaires sont campées par des musiciennes : Teyana Taylor et Alana Haim, déjà à l’affiche de Licorice Pizza.

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