Un parfait inconnu | © The Walt Disney Company France
De Cash à Dylan : les idoles de James Mangold

De Cash à Dylan : les idoles de James Mangold

De Cash à Dylan : les idoles de James Mangold

L'espace d'un regard


L'espace d'un regard

Vingt ans après Walk the Line, Un parfait inconnu donne l’occasion à James Mangold de renouer avec le genre du biopic musical. Interprétée par Timothée Chalamet, la figure de Bob Dylan permet ici de troquer un stéréotype pour un autre, le « mâle blessé » qu’incarnait Johnny Cash laissant désormais la place à l’énigmatique poète dandy. Le fameux « mystère Dylan » auquel se confronte le film fait justement l’objet d’une séquence où, devant Joan Baez, le chanteur chante pour la première fois « Blowin’ in the Wind » : le découpage s’y articule autour d’un champ-contrechamp mettant en valeur les regards énamourés de Baez en direction de son amant qui, de son côté, ne cesse d’éviter ses œillades. Plus qu’à la musique, Mangold s’intéresse ici à l’asymétrie entre ses deux protagonistes, soulevant une question qui traverse plusieurs de ses longs-métrages : quel regard porter sur les idoles ? Les deux biopics musicaux qu’il a tournés adoptent à cet égard des structures narratives similaires : Dylan et Cash s’y retrouvent tous deux tiraillés entre leur foyer et leur art, dichotomie incarnée par l’opposition entre deux femmes – d’un côté, une compagne « officielle » et de l’autre, une chanteuse célèbre avec laquelle se tisse une relation secrète[1]Chaque film, scindé en deux, se concentre par ailleurs dans sa deuxième partie sur une période d’excès et de doutes artistiques, dont découle un récit de rédemption, accompagné d’un ultime coup d’éclat en live (Folsom pour Cash, Newport pour Dylan). . Qu’il s’agisse de June Carter ou de Joan Baez, elles assument chacune un statut d’observateur qu’on retrouve dans d’autres films du cinéaste – qu’on pense au fils et à l’épouse de Ken Miles dans Le Mans 66 ou à la jeune Laura, la petite fille qui accompagne l’agonie de Wolverine.

Poursuivi par sa propre légende (il méprise les comics dont il est le héros), l’ancien X‑Men est une idole d’un autre type, appelée, au crépuscule de sa vie, à réaliser une dernière mission sous l’œil de la jeune garde. Logan, avec son décor de western et ses clins d’œil à L’Homme des vallées perdues, assimile ainsi le mutant à un revenant, tout droit sorti d’un ersatz de Far West. C’est d’ailleurs dans un cimetière qu’aura lieu le premier échange de regards entre Wolverine et Laura, à travers la vitre arrière d’une voiture. La séquence en évoque par ailleurs une autre, très proche, située au début de Copland : reprenant la même logique (un champ-contrechamp à l’arrière d’un véhicule), celle-ci oppose deux policiers, Freddy Heflin et un jeune flic ripoux, dont l’alliance permettra de rétablir l’ordre en démasquant un réseau de corruption au sein du NYPD. De même que Wolverine, Freddy s’apparente à une boussole morale, à l’heure où la police s’est embourbée dans les petits arrangements véreux. Jouant explicitement sur la persona de Sylvester Stallone (qui est à l’origine du projet), le film situe alors son personnage principal à l’intérieur d’une généalogie de héros du cinéma classique appelés à prendre les armes afin de rétablir l’ordre au sein d’une petite communauté – filiation cinéphile que signale son nom, clin d’œil à l’acteur Van Heflin, vu précisément dans L’Homme des vallées perdues et 3h10 pour Yuma (dont Mangold fera le remake en 2007).

Logan (2017) / Copland (1996)

Abolir la distance

Dans Un parfait inconnu, c’est Woody Guthrie qui endosse cette fonction symbolique de vestige du passé. Pionnier de la folk music, il est la mémoire vivante du Dust Bowl et des hobos, dont il fut la figure emblématique au sortir de la guerre. En dépit des sarcasmes de sa petite amie à l’égard de cette imagerie surannée, Dylan trouve dans l’americana une source d’inspiration lors de ses premières années, ce dont témoigne la scène où il vient au chevet de Guthrie, à l’hôpital, jouer « Song for Woody ». Mangold s’attarde alors, à nouveau par des gros plans et un champ-contrechamp, sur l’échange de regards entre le mentor et son élève. La scène est l’occasion d’un passage de relais : dépositaire d’une tradition musicale remontant à l’aube du XXe siècle, Guthrie lègue son héritage à Dylan, chez qui il reconnaît son propre esprit de rébellion – ce que soulignera le générique de fin, évoquant le prix Nobel que Dylan a reçu en 2016 et « qu’il n’est pas venu chercher ». Si la séquence est la meilleure du film, c’est parce que la mise en scène parvient à abolir ici la distance séparant l’idole de son public en figurant le lien de transmission qui les relie. Il est toutefois regrettable que le cinéaste en revienne par la suite aux ficelles traditionnelles du genre : avec son jeu affecté, Chalamet y campe le reste du temps un Dylan impénétrable et dissimulateur, souscrivant à une vision parcellaire de sa personnalité. Admiré comme un messie puis traité de « Judas » en concert, il est mythologisé sans jamais être filmé au travail.

Walk the Line dévoile au contraire une vision anti-spectaculaire du biopic. Fondue dans le tissu de la vie, la composition des chansons de Cash y occupe une place secondaire, au profit des étapes de sa relation amoureuse avec June Carter. Là où Un parfait inconnu se clôt triomphalement sur le concert de Newport en 1965 (qui a fait entrer Dylan dans la légende), Walk the Line opte pour un épilogue apaisé, au cours duquel l’idole disparaît derrière l’image d’un homme comme un autre. Au bord d’un lac, Cash et Carter sont séparés d’une dizaine de mètres, lorsqu’enfin la jeune femme se tourne en direction de son époux. Mangold signale alors par deux détails l’union de leurs sentiments : d’une part, la présence d’une corde à l’arrière-plan, reliant le père de Cash à ses deux petites filles (placées à la droite de June Carter) ; d’autre part, l’omniprésence de la couleur verte, qui semble envelopper les amants – comme le signalait, quelques secondes plus tôt, un fondu enchaîné fusionnant leur silhouette enlacée avec les arbres et la surface émeraude de l’eau. C’est lorsqu’il adopte le point de vue de ses personnages que Mangold se révèle le plus inspiré : assumant la dimension mélodramatique de son récit, il parvient à figurer, l’espace d’un instant, le lien ténu reliant ses héros, aussi fragile qu’un échange de regards.

Walk the Line (2006)

Notes

Notes
1 Chaque film, scindé en deux, se concentre par ailleurs dans sa deuxième partie sur une période d’excès et de doutes artistiques, dont découle un récit de rédemption, accompagné d’un ultime coup d’éclat en live (Folsom pour Cash, Newport pour Dylan).

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !