Que nous raconte la structure singulière de Jeunesse (Retour au pays), et comment permet-elle à Wang Bing de parachever une fresque aussi lucide que désespérée ?
La sortie de Retour au pays intervient deux ans après la présentation du premier volet, Le Printemps, au Festival de Cannes 2023. Il faut prendre les deux années écoulées entre le début et la fin de ce triptyque, ainsi structuré pour les besoins de sa diffusion en salles, comme une opportunité : le découpage en épisodes et le temps passé à vivre avec Jeunesse permettent d’en circonscrire plus précisément l’architecture et de mieux comprendre le récit qu’échafaude Wang Bing sur près de dix heures. Le jeu des comparaisons entre les différents morceaux de la fresque présidait déjà au visionnage des Tourments, dont la trame répétait peu ou prou celle du Printemps, en partant de la (re)découverte des ateliers de Zhili, pour déployer ensuite une série d’événements dramatiques avant un retour au foyer conclusif, dans les campagnes d’où sont originaires les jeunes ouvriers[1]Une structure que l’on pouvait déjà trouver dans certains passages des films précédents de Wang Bing, par exemple dans À l’ouest des rails ou À la folie, qui comptaient également quelques « retours au pays », plus ou moins provisoires, loin des usines et des asiles.. Par comparaison avec son prédécesseur, le film s’attelait toutefois à densifier sa partie centrale et à en montrer une facette inédite (des patrons qui se volatilisent, des ateliers laissés à l’abandon, etc.) : en étirant les scènes de conflit et en exacerbant leur enchevêtrement, ce deuxième volet distillait un sentiment plus sombre à partir de situations en apparence similaires (des négociations salariales ou des tentatives de grève avortées).
Retour au pays semble à cet égard reconduire le contrat fixé par les deux premiers films. S’il s’ouvre dans la ville et les environs de Zhili comme Le Printemps et Les Tourments, son segment principal n’est pas consacré à la lutte entre les ouvriers et leurs employeurs mais au retour, comme son titre l’indique, des travailleurs dans leurs provinces natales (celles du Yunnan, de l’Anhui ou du Hubei). Ce faisant, le film paraît allonger les troisièmes parties des précédents, la structure du triptyque dans son ensemble épousant celle de ses propres segments. Si l’on considère A comme la découverte des ateliers, B comme le moment de la crise et C comme celui du retour aux provinces natales des travailleurs, Jeunesse serait mathématiquement structuré ainsi : d’abord AAABC (Le Printemps), ensuite ABBBC (Les Tourments), puis ABCCC (Retour au pays). Mais comme souvent, Wang Bing tord la logique apparente de son scénario documentaire[2]Ainsi des règles qu’il semblait au départ s’imposer : par exemple l’absence d’intervention orale de l’opérateur au sein des scènes documentées dans Le Printemps, alors que l’un des filmeurs des Tourments s’entretient à un moment donné avec un ouvrier, et que plusieurs personnages s’adressent, dans Retour au pays, directement à la caméra.. Dans la dernière partie de Retour au pays, le cinéaste filme un retour au pays, puis un retour aux ateliers, suivi d’un autre retour au pays et d’un nouveau retour aux ateliers, dans un enchaînement terrassant qui semble pouvoir se reproduire à l’infini (au point qu’on risque de s’y perdre, malgré les indications temporelles fournies par plusieurs intertitres). Il n’y a donc pas un retour mais des retours – au pays comme à l’usine, de plus en plus brefs et dont les issues paraissent de plus en plus âpres.
Derrière sa facture plus apaisée, avec davantage de respirations et d’échappées, Retour au pays s’accompagne en effet d’un grand désespoir : celui d’être coincé dans un cercle vicieux où la pauvreté au travail nous ramène à celle du foyer, qui nous renvoie lui-même à l’enfer du travail, et ainsi de suite. La prison de Jeunesse n’est pas seulement spatiale (celle des dortoirs miteux qui ressemblent à des geôles empilées les unes sur les autres) : elle est aussi temporelle, en ce que les jeunes de Zhili sont piégés, au fil des saisons, dans une boucle récursive. Que trouve-t-on à la fin de ce ruban – puisque le film a bel et bien une fin ? La réponse est dans le dernier plan, montrant un travailleur coincé entre quatre murs, seul devant sa machine à coudre. Le printemps revient toujours ; il faut retourner au travail.
Notes
| ↑1 | Une structure que l’on pouvait déjà trouver dans certains passages des films précédents de Wang Bing, par exemple dans À l’ouest des rails ou À la folie, qui comptaient également quelques « retours au pays », plus ou moins provisoires, loin des usines et des asiles. |
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| ↑2 | Ainsi des règles qu’il semblait au départ s’imposer : par exemple l’absence d’intervention orale de l’opérateur au sein des scènes documentées dans Le Printemps, alors que l’un des filmeurs des Tourments s’entretient à un moment donné avec un ouvrier, et que plusieurs personnages s’adressent, dans Retour au pays, directement à la caméra. |