© Omnes Films
Eephus

Eephus

de Carson Lund

Eephus

de Carson Lund

Les vieux du stade


Les vieux du stade

Au baseball, un « eephus » est une technique de pitcher qui consiste à lancer la balle en cloche d’une façon suffisamment lente pour désorienter le batteur ; bien exécuté, le geste donne même l’impression de suspendre le temps. Premier long-métrage de Carson Lund, Eephus se donne précisément cet objectif. L’action se déroule sur un terrain de baseball qui va bientôt être rasé en périphérie d’une petite ville de Nouvelle-Angleterre, lors du tout dernier match de l’équipe locale. D’un âge plus ou moins avancé et dotés de corps plus ou moins athlétiques, ces joueurs amateurs souhaiteraient eux aussi que la journée ne s’arrête jamais.

Rarement un film de sport aura aussi bien épousé la dramaturgie de la discipline dont il s’empare. Avec ses neuf manches d’une durée aléatoire, un match de baseball peut s’étaler sur plusieurs heures, alternant phases de jeu et longues périodes d’attente sur le banc. Carson Lund fait son sel de cette nature distendue, passant d’un personnage à l’autre parmi les dix-huit joueurs et la poignée de spectateurs alentour. Comme dans Christmas Eve in Miller’s Point, également présenté à la Quinzaine des Cinéastes et dont Lund a signé l’image, Eephus ne dessine jamais le portrait d’un individu en particulier, pour préférer la peinture d’un esprit de groupe. Qu’on comprenne ou non ce qui se joue sur le terrain et dans l’esprit de chacun, on a rapidement la sensation d’intégrer une communauté. Pour ces types, des « plumbers and stuff », comme le dit un enfant derrière le grillage, cette camaraderie vaguement virile du sport constitue une sorte de refuge, un lieu où ils peuvent exister réellement. Le film constitue en ce sens une sorte d’envers de Everybody Wants Some!! de Linklater où l’équipe de baseball de la fac, à la veille de la rentrée, aurait laissé place à des joueurs fatigués et bedonnants, dont certains ne joueront peut-être plus jamais après cet ultime tour de piste. La légèreté absolue du récit est ainsi contrebalancée par une nostalgie insondable, baignant chaque gag d’une ambiance crépusculaire.

En dehors du stade, deux anges gardiens veillent sur les joueurs. Le premier, Franny, est un vieil homme qui ne rate jamais un match, notant le score sur un carnet dédié. On n’entend que la voix de l’autre, qui accompagne les cartons des chapitres (le matin, l’après-midi, la « golden hour », le crépuscule, la nuit) : c’est Frederick Wiseman, dont la présence permet d’éclairer le projet de Lund. Réalisé par le documentariste, le film se serait probablement intitulé simplement « Baseball », mais nul doute qu’il aurait capturé des scènes similaires, tant Eephus bouleverse dans sa manière de scruter avec patience un lieu unique et les individus qui l’habitent.

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