Curieux dénouement : après un festival chaotique et débordant de films mutants, le palmarès concocté par Greta Gerwig et son jury aura plus ou moins mis tout le monde d’accord, en donnant la Palme d’or à Anora de Sean Baker, l’un des rares films narrativement tenus de cette édition, et le Grand Prix à All We Imagine As Light de Payal Kapadia, premier titre indien en trente ans à bénéficier des honneurs de la compétition. Même les récompenses octroyées à The Substance de Coralie Fargeat et aux Graines du figuier sauvage de Mohammad Rasoulof achèvent un tableau soigné. Le premier repart avec un prix du scénario, certes mérité au regard de sa structure fondée sur une série de règles arbitraires que les personnages s’évertuent à bafouer, mais qui sonne tout de même comme une manière de célébrer le concept du film au détriment de sa sauvagerie. Le second, annoncé grand favori pour la récompense suprême, reçoit finalement un « prix spécial du jury » distinguant avant tout sa force politique. Un peu de genre, un peu d’état du monde, un prix d’interprétation justifié pour Jesse Plemons (dans une compétition où les rôles masculins dignes d’intérêt étaient rares), une double médaille pour Emilia Perez, qui permet de récompenser pour la première fois une actrice trans, celui de la mise en scène pour le cinéma plus pointu et raffiné de Miguel Gomes, un Grand prix pour un petit film (à notre avis, un peu trop) d’une cinéaste prometteuse, une Palme pour l’œuvre qui fait l’unanimité : que demander de plus ?
Sauf que, tout honorable que soit ce palmarès, il résume pourtant assez mal le sentiment général laissé par une compétition qui a beaucoup déconcerté ou agacé les spectateurs à coups d’objets bruyants (Limonov, Motel Destino), rutilants (L’Amour ouf) ou jusqu’au-boutistes (le très clivant The Substance). En ce sens, l’ombre d’un film en particulier a plané sur l’ensemble du festival, Megalopolis de Francis Ford Coppola, dont la présentation très attendue a donné naissance à un cortège de réactions médusées : qu’est-ce que c’est que ce truc ? Qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête de Coppola ? Ces questions, je me les suis moi-même posées en découvrant le film, dans un état indémêlable de sidération, de décontenancement et d’émerveillement, avant de le revoir le lendemain matin. Expérience à la hauteur d’un film hors normes : la première fois fut un choc dont je suis ressorti groggy, avec la conviction d’avoir vu quelque chose d’important, mais sans être en mesure de trouver les mots justes pour circonscrire mon émotion. À l’inverse, le second visionnage a laissé place à une joie de tous les instants, celle d’avoir la sensation de dialoguer avec le film de raccord en raccord, de rupture en rupture. Car au cœur du tintamarre de sa mise en scène, Coppola ménage en réalité une harmonie biscornue par l’entremise d’un montage nettement plus fluide qu’on pourrait d’abord le croire.
Devant Megalopolis, on ressent parfois le même trouble qu’en découvrant une pièce de free jazz dont les secrets se dévoilent à mesure que l’impression première de dissonance se dissipe ; au premier contact rêche produit par la déstructuration des formes classiques se substituent l’exaltation profonde et inexplicable que l’on ressent en touchant du doigt le jamais vu et le jamais ouï. Il ne faut en tout cas pas défendre le film pour son seul geste romantique ou son audace, mais bien pour sa forme, d’une inventivité permanente dans son travail d’une impureté. Cannes se fait de temps à autre le théâtre d’un tel ravissement : en dix ans, il y aura eu Adieu au Langage, Twin Peaks : The Return, Le Livre d’image, et maintenant, Megalopolis. Je me rends compte, en couchant cette liste sur le papier, que ces titres ont en commun de conjuguer un foisonnement d’idées novatrices avec une pulsion primitive, voire presque par endroits enfantine, du cinéma. Les scènes y ressemblent parfois à un bac à sable où s’exprime une inspiration aussi géniale que puérile ; c’est évidemment déstabilisant, mais n’est-ce pas ça, au fond, la vraie « modernité » ? L’archaïque et le nouveau entrelacés pour donner naissance à une forme prônant la fulgurance comme valeur cardinale ?
Fantômes et jeunes pousses
C’est peu dire que le film n’a pas fait l’unanimité (y compris dans nos rangs), mais même ses détracteurs auront noté que sa folie a déteint sur les projections qui ont suivi – ainsi de Bird d’Andrea Arnold ou d’Emilia Perez, comprenant des montages en triptyques et le surgissement de visions exogènes. Le maître mot de cette sélection fut la recherche. Lanthimos, tournant le dos à ses succès récents, renouait (partiellement) avec ses expérimentations grecques, tandis que Jia Zhang-ke remontait, de manière assez radicale (je suis moins convaincu que mes collègues, mais il faut reconnaître que le film détonnait au sein de la compétition), ses propres films pour voyager à travers la Chine du XXIe siècle. Même Gilles Lellouche, avec son déluge d’effets et son esthétique compilant grande fresque hollywoodienne, maniérisme pubard des 80’s et formes clipesques, a proposé un fatras rompant avec la tradition cannoise du « grand film » bien soigné et propret. Si la compétition fut pour bon nombre décevante et harassante, ce foisonnement n’en est pas moins stimulant : plutôt que de donner des sempiternelles « nouvelles du monde » et de se fondre dans un académisme festivalier lointainement héritier de la modernité cinématographique, les concurrents à la Palme d’or ont cette fois-ci, pour le meilleur et pour le pire, davantage privilégié des formes abrasives ou décousues.
Il est probable qu’Anora – qui n’a pas volé sa Palme au regard du niveau moyen de la sélection, même si le film n’est jamais plus beau et précis que lorsqu’il ralentit sa marche effrénée – et All We Imagine As Light, au charme plus vaporeux, ont profité de cette atmosphère pour se démarquer. Leur sacre met aussi indirectement en lumière une autre tendance de cette sélection, en élargissant le spectre aux sections parallèles : les films les plus émouvants de cette année furent aussi les plus modestes, entre l’autofiction posthume de Sophie Fillières (Ma vie ma gueule), les éclats mélancoliques de Tyler Taormina (Christmas Eve in Miller’s Point) et les apparitions entêtantes et fantasmatiques d’un curé chez Alain Guiraudie (Miséricorde). Sans parler d’autres films défendus dans ces colonnes, tels que Scénarios et Exposé du film annonce du film « Scénario » de Jean-Luc Godard, L’Invasion de Sergei Loznitsa ou Eephus de Carson Lund : à l’ombre du palais, entre films d’outre-tombe et jeunes pousses, cette édition en dents de scie aura donné des nouvelles assez réjouissantes de ce vieux rêve qu’est le cinéma, à la fois mégalopolis mordorée, limbes peuplés de fantômes et journal intime.