Frankie, une veuve traumatisée par le suicide de son mari, souffre d’une maladie cognitive qui trouble sa perception du temps et provoque chez elle des absences. Pour l’aider à vivre normalement son quotidien à New York, elle enregistre des cassettes audio avec des indications (scruter l’environnement, être attentif aux détails, imaginer la vie des passants) lui permettant d’éviter les crises. L’idée, très forte sur le papier, est, au cœur de la scène d’ouverture, séduisante et prometteuse : en écoutant les indications sonores jouées sur son magnétophone, Frankie divague dans la station service où elle travaille tandis que la caméra épouse, par des zooms et des panoramiques rapides, les mouvements erratiques de son regard. La séquence renvoie à un horizon de thriller paranoïaque, l’inspiration première de Gazer, à savoir figurer la perception d’un personnage déboussolé par la complexité du monde moderne.
De cette piste, Ryan J. Sloan, dont c’est le premier long, ne fait malheureusement pas grand-chose une fois l’intrigue lancée (en voulant aider une femme battue contre une somme d’argent, Frankie tombe dans un piège visant à la faire passer pour l’autrice d’un crime qu’elle n’a pas commis). En témoigne la façon dont les enregistrements audio finissent par constituer une voix-off comparable à celle de n’importe quel film narré à la première personne. Quant aux visions traumatiques assaillant chaque nuit Frankie, elles ne comblent pas le manque de singularité de l’ensemble : ces brèves rêveries surréalistes citent Videodrome (un pistolet en chair, une cassette extirpée d’un ventre entaillé), mais ne produisent pas de réelle porosité entre l’univers mental du personnage et sa réalité concrète, sur laquelle plane l’ombre d’un complot. Au-delà de quelques effets de montage saillants réservés à ces seuls interludes, Sloan reproduit essentiellement le même schéma (gros plan sur Frankie dans la rue, puis raccord regard). Sans être déshonorant, Gazer s’inscrit dans un certain cinéma new-yorkais indépendant, inspiré des seventies (comme chez les Safdie), où le grain exacerbé de la pellicule et l’atmosphère fiévreuse de l’espace urbain relèvent parfois d’une formule arty assez calibrée.