C’est une citation approximative de Nietzsche que Fabrice Luchini lance à Chiara Mastroianni avec la faconde qu’on lui connaît, après une scène où l’actrice se voit violemment ramenée à son indécollable statut de « fille de » : tout ce qui est bon en nous viendrait de l’héritage. Le mot revient plusieurs fois au cœur de ce film à l’intrigant parti pris, qui voit Chiara endosser l’apparence physique de son père. Il s’agit d’une expérience à la finalité incertaine : la comédienne ne sait pas exactement pourquoi elle la commence, mais elle ressent le besoin de pousser le processus jusqu’au bout, quitte à naviguer à vue et se confronter aux situations limites qu’implique pareille entreprise – cf. la relation ambivalente qui se noue avec sa mère, Catherine Deneuve. Le principe ouvre sur un récit atypique, pas seulement parce qu’il repose sur un feuilleté de mises en abyme (on y trouve des acteurs jouant leurs propres rôles, tels Catherine Deneuve, Nicole Garcia ou Fabrice Luchini, ainsi que des ex-compagnons à la ville de Chiara Mastroianni, comme Melvil Poupaud et Benjamin Biolay), mais aussi parce que Christophe Honoré essaie d’inventer une forme au fond impossible. Marcello Mio ressemble à une fausse autofiction où tout le monde fictionnaliserait sa propre vie, sauf l’auteur du scénario et de la mise en scène. Ou autrement dit : Honoré signe une autofiction à partir d’une histoire qui n’est pas la sienne.
On pourrait lire dans cette étrange démarche la marque d’une relation privilégiée entre le cinéaste et son actrice, et le film comme une déclaration d’amour – sûrement sincère – à l’égard de cette dernière. Mais il représente aussi pour le cinéaste qui, par le passé, s’est déjà posé en légataire de la Nouvelle Vague, une façon de devenir l’héritier d’un autre patrimoine. Exemplairement, la déambulation mémorielle se fait ici (laborieusement) fellinienne, avec une truculence molle qui ne s’inscrit pas vraiment dans le registre habituel d’Honoré. On sent bien au fond que ce n’est pas tant la figure de Marcello Mastroianni qui l’intéresse, ni même sa filmographie (en dépit de petites citations et de scènes réalisées « à la manière de »), que le fait d’observer, et plus loin d’intégrer, une certaine famille élargie du cinéma français. Chemin retors : la grande réunion francophone (qui prend la forme d’une piteuse partie de volley-ball) ne peut s’accomplir qu’en faisant un crochet par l’Italie. Le jeu sur les différentes persona pourrait être ici et là bouleversant – notamment lorsque Deneuve évoque à Chiara/Marcello les infidélités de son ex-compagnon, ou quand Luchini perçoit dans ce mélange d’identités la promesse d’une camaraderie idéale –, s’il ne relevait pas d’une opération plus secrètement trouble, qui désamorce l’émotion : il est moins question ici de brosser le portrait d’une comédienne que de capter un héritage.