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Scénarios
Cet article fait partie du dossier Retour de Cannes

Scénarios

de Jean-Luc Godard

Scénarios

de Jean-Luc Godard

Dernier avertissement


Dernier avertissement

Scénarios, l’ultime œuvre de Jean-Luc Godard (cette fois, pour de bon), se compose de deux parties, « ADN, éléments fondamentaux » et « IRM, odyssée », qui se font écho et répètent plusieurs fragments vidéos glanés à la manière des Histoire(s) du cinéma et du Livre d’image. Après l’épure absolue de Film annonce du film qui n’existera jamais : « Drôles de guerres », ce montage étrange et dissonant évoque, dès l’apparition du titre, qui s’inscrit dans un coulissement heurté de selfies et de gribouillages numériques (dont un autoportrait griffonné du cinéaste), une forme de machinerie déréglée. « Dernier avertissement ! » entend-on notamment sur la bande-son qui dispose, entre de longs silences, des signaux d’alarme, des crissements de scanner et un soufflement industriel à la cadence métronomique.

Dans la deuxième partie du film, Godard monte des extraits d’accidents mortels ou d’agonie (dans Rome, ville ouverte, Seuls les anges ont des ailes, Weekend, Le Mépris, etc.) et envisage le cinéma comme une grande usine à filmer la mort, une machine privilégiée pour saisir ce moment où la lumière s’éteint. Si les titres des deux parties soulignent la dimension scientifique et machinique du cinéma de Godard (et sa tendance, récente, à constituer des carnets illustrés destinés à être scannés), ils pointent surtout une forme de commencement et de finitude du vivant (ADN, puis IRM). Certaines des citations bouleversantes que compte le film y font directement référence, par exemple celle tirée de Bande à part, originaire d’un roman de Dolores Hitchens : « La dernière pensée d’Arthur, avant de mourir, fut consacrée au visage d’Odile. Dans le noir brouillard qui tombait sur lui, il aperçut cet oiseau fabuleux dont on parle dans les légendes indiennes et qui, paraît-il, vint au monde sans pattes, de sorte qu’il ne se pose jamais. Il dort dans les grands vents, plus haut que l’œil peut voir, et on ne le voit vraiment jamais, sauf quand il meurt. » C’est justement dans l’ultime plan du film, tourné la veille de sa mort volontaire, que Godard nous apparaît enfin, à la manière de l’oiseau fabuleux des légendes indiennes, pour faire lui-même ses adieux. Assis sur son lit comme s’il était prêt à s’allonger dans son cercueil, JLG ressasse une boutade énoncée plus tôt dans le film (une improbable et drôle histoire à propos de ce qui est « cheval » et « non-cheval », là où « l’univers est un doigt »), adresse un regard à la caméra, puis conclut sur un facétieux « OK ! ». Pour achever son « scénario » idéal, Godard finit ainsi par nous adresser, avec complicité, un ultime regard avant de s’en aller. À moins qu’il ne s’agisse d’un « dernier avertissement ».

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