On l’a souligné en préambule du festival : cette année, presque toutes les sélections cannoises ont choisi de s’ouvrir avec un film français, doublant involontairement leurs différents partis pris de programmation d’un panorama de la production hexagonale. Quel cinéma français choisit-on ? Le chaos de Letourneur, la joie supposément fédératrice de Partir un jour – faux feel good movie, vrai film dépressif ? La Quinzaine a opté de son côté pour la carte auteuriste, doublée d’un hommage posthume, puisque Enzo est « un film de Laurent Cantet » mais « réalisé par Robin Campillo », comme l’annonce avec humilité le générique. Il faut reconnaître que l’envers du projet est émouvant : coscénarisé par les deux compères, Enzo était sur le point d’être tourné lorsque Cantet est mort prématurément d’un cancer. Campillo a fini par reprendre le flambeau, pour achever le chantier que son défunt camarade n’avait qu’eu le temps d’entamer. De travaux, il en est d’ailleurs ici question : Enzo (Eloy Pohu) est un apprenti maçon de seize ans qui se révèle rapidement échapper au sociotype qu’on pourrait lui assigner ; fils d’un enseignant-chercheur et d’une ingénieure, il vit dans une somptueuse maison de La Ciotat, tandis que son frère aspire à rejoindre le lycée Henri IV. Pourquoi ce choix de profession iconoclaste, qui désarçonne son père (Pierfrancesco Favino) ? Tel est le mystère que va sonder le scénario, qu’il télescopera à d’autres – la naissance d’une ambivalence érotique avec Vlad (Maksym Slivinskyi), un collègue ukrainien, ou encore une pulsion de mort dont on ne saurait avec exactitude circonscrire l’origine.
Au-delà de sa singulière copaternité, le film s’incorpore assez naturellement dans la filmographie de Campillo par le dialogue qu’il tisse avec Eastern Boys, son deuxième long, qui voyait un quinqua blanc (joué par Olivier Rabourdin) nouer une relation complexe avec un prostitué lui aussi ukrainien. Un détail de taille sépare toutefois les deux films, à savoir que l’objet de fascination est ici le « western boy », un petit Blanc pas à sa place et mal à l’aise dans l’impeccable foyer bourgeois qui est le sien. On en revient au contexte cannois : il est assez curieux de remarquer que les films d’Amélie Bonnin et de Robin Campillo/Laurent Cantet s’emparent au fond d’une même figure, celle du transfuge de classe, et d’une même question sous-jacente – quelle est ma place ? Qu’est-ce que je fais là ? Ce problème existentiel est aussi un problème bourgeois, comme le pointe indirectement Vlad (le bâtiment est pour lui une vocation par défaut), qui ne comprend pas bien le choix d’Enzo. L’adolescent, lui, défend de manière assez éthérée cette orientation incongrue au regard de son statut social : poésie des murs qui resteront quand le reste aura disparu, éloge des mains au contact de la matière. L’introduction le racontait déjà en creux, lorsque le jeune homme, en train de mal remplir une bétonnière, s’absentait à lui-même en contemplant le ciel, un peu à la manière du gamin de L’Esquive perdu dans l’observation d’un arbre. Double retour au réel : ses collègues le renvoyaient à la médiocrité de son travail, quand son contremaître, en le raccompagnant chez lui pour le sermonner devant ses parents, découvrait que ces derniers ne correspondaient en rien à l’idée qu’il se faisait d’une famille où l’on devient apprenti.
À l’image de ce personnage indéchiffrable et qui n’a pas les deux pieds sur terre, le film n’échappe pas non plus à une part de fantasme ; il tient aussi de l’énigme trop fabriquée, notamment dans sa conclusion qui rattache le dénouement mélancolique – une sorte de variation sur la fin de Call Me Be Your Name – au hors-champ des bombes ukrainiennes. Le mystère de l’existence se couple au mystère de l’adolescent, cet être saisi de convulsions erratiques et que l’on regarde de loin sans bien le comprendre, avec une bienveillance mâtinée de frustration. On l’aura compris : le point de vue de Campillo sur le garçon se recoupe en bonne partie avec celui du père, et le film lui donnera in fine raison, pour ramener l’adulte en devenir dans le rang, au risque de voir disparaître sa « part de folie », comme le prophétisait sa mère (Élodie Bouchez) dans une scène où Enzo était justement regardé par ses parents, en retrait. Un pied dans la mystique de la jeunesse (Enzo est aussi une icône), un pied vaguement dans le Réel avec un grand R (celui du conflit ukraino-russe), le film tricote une ambivalence artificielle, bien que ponctuellement troublante dans les interactions entre les personnages, qui se regardent avec une intensité à fleur de peau, mais sans pouvoir mettre des mots sur leur mal-être. Dommage que cette émotion contenue soit parfois le fruit d’un arbitraire scénaristique, le récit n’étant pas exempt de petites maladresses (la chaîne narrative autour d’une fausse arme), et d’un point de vue rattrapé par son ethos bourgeois. Enzo, ce touchant jeune homme qui s’encanaille avec un mélange de candeur, de spleen (la scène de la falaise) et de naïveté, c’est aussi quelque part le film, dont l’aspiration à la profondeur n’échappe pas à la menace du hors-sol.