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Butterfly Jam

Butterfly Jam

de Kantemir Balagov

Butterfly Jam

de Kantemir Balagov

Encore un peu trop à l'étroit


Encore un peu trop à l'étroit

Cette année, les voyants sont au vert pour la Quinzaine des cinéastes : meilleur line-up théorique (entre autres : Dumont, Cavalier, Alonso, Jude), meilleure affiche, meilleur générique (tout neuf, contrairement à celui de la sélection officielle, qui aurait besoin d’un petit coup de polish). Et meilleur film d’ouverture ? Probablement, mais un peu par défaut. Le troisième film de Kantemir Balagov, repéré avec Tesnota, une vie à l’étroit puis Une grande fille, quitte la Russie pour la périphérie de New York – plus exactement le New Jersey, où vit une famille de la minorité tcherkesse. On est d’emblée à mi-chemin entre le James Gray des débuts (communauté d’immigrants, tragédie familiale) et le réalisme poétique d’Andrea Arnold – on retrouve d’ailleurs Barry Keoghan et un oiseau. Le récit suit les pas d’un jeune lutteur qui vit avec son père (Keoghan, donc, de nouveau en père pas totalement sorti de l’adolescence) et sa tante (Riley Keough), même si la nature des liens familiaux se devine au fur et à mesure, ménageant une forme d’incertitude et de porosité (le fils pourrait passer pour le petit frère, la tante pour la mère ou la nouvelle copine du père, etc.). Si le cinéma de Balagov s’est déplacé, il n’a pas renoncé à ses ambitions : la nervosité de la caméra à l’épaule, qui filme les corps de près, n’est pas là seulement pour nous plonger dans un bain de réalisme, mais pour fixer une norme de mise en scène dont le cinéaste va s’écarter ponctuellement, afin de saisir un trouble insondable. Il y a des beaux moments dans Butterfly Jam, qui tiennent au déphasage des acteurs : Harry Melling joue ainsi une figure indécidable (ami de la famille ? cousin ?) qui rejoint la galaxie des personnages de Balagov atteints de dissociations énigmatiques et de maladies mystérieuses ; par moments, il s’absente à lui-même, dans un état proche de la catalepsie. Ce qui est émouvant, aussi, tient à la manière dont le découpage montre comment les personnages comprennent tacitement les particularismes psychiques des uns et des autres, pour organiser une circulation d’affects s’exprimant par des gestes et des micro-attentions. De sorte que derrière la dynamique des situations se déploie au fur et à mesure une seconde trame, qui se révèle être le véritable objet des scènes.

Deux bémols, toutefois. Le premier, c’est que pour opérer un pas de côté, le film doit adopter comme régime d’écriture majoritaire un réalisme embarqué ; la proximité des corps, notamment dans les scènes de lutte, induit une forme d’agitation brouillonne et démonstrative. Le second, c’est que le scénario contrarie parfois l’élan vers le mystère, soit par le symbolisme (le rôle joué par un pélican sauvage), soit par un redoublement scénique (une scène de lutte est le théâtre de la résurgence d’une violence sexuelle représentée plus tôt), soit encore par le coloris (le rose du pélican finit par déteindre sur presque tous les vêtements et même la lumière). Et si le découpage est localement fin, l’armature du récit, elle, reste trop lisible au regard de l’ambivalence recherchée par le film : il s’agit d’une histoire de malédiction familiale, où l’amour comme la haine se transmettent selon un principe de chaîne et de contamination. En atteste la fin du film, qui tourne autour d’un secret inaccessible pour les personnages (le prénom à donner à un nouveau-né) mais pas pour le spectateur, qui a compris de quoi il en retournait. Très belle idée, que le film escamote par un dernier petit décalage inattendu (on n’en dira pas plus) qui présente le paradoxe, malgré ses atours étranges, de solidifier le cap du récit. C’est une contradiction courante du cinéma de festival : la recherche d’une complexité bute sur le fléchage dont témoigne le scénario, pour qu’on ne passe pas non plus à côté des intentions du film. Balagov cherche encore le juste milieu, même s’il faut reconnaître que Butterfly Jam, moins volontariste que ses précédents films, témoigne d’une attention certaine pour les acteurs – tous remarquables, Melling en tête, par sa manière d’osciller entre la gesticulation bouffonne et le vertige, lorsque l’abîme en lui remonte à la surface de son visage.

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