Ton animal maternel paraît d’abord emprunter le chemin narratif classique du retour au pays, en suivant quelques semaines Elsa à San José au Costa Rica, ville et pays qu’elle avait quittés pour des études d’anthropologie en Belgique. « Paraît », car ses retrouvailles avec sa mère, sa sœur de vingt ans Amalia, et plus brièvement son père, n’accouchent pas du drame familial caractéristique de ce type de récit, mais plutôt d’une forme d’état des lieux des dysfonctionnements relationnels à l’œuvre. Valentina Maurel s’y intéresse justement à la façon d’une anthropologue, sans que sa narration cherche à régler les problèmes des personnages, en se concentrant sur la part sororale de la famille. Car si le père a bien quelques scènes, il s’avère plutôt fuyant et incapable de faire la seule chose que sa fille lui demande (appeler un plombier qu’il connaît). La cinéaste préfère se concentrer sur le trio féminin, dont les rapports semblent évoluer d’une réplique à l’autre dans un mélange de tendresse et de haine contenue.
D’emblée, le retour au foyer d’Elsa est contrarié : Amalia a changé la serrure de la maison familiale qu’elle habite désormais seule. La revenante ne sera chez elle nulle part, ni dans le Airbnb qu’elle a loué, ni dans la ville (dont le caractère agressif est retranscrit par des mouvements de caméra brefs et rapides), encore moins dans cette maison occupée par sa sœur instable. C’est surtout autour de ce dernier personnage que se nouent les enjeux du récit. La jeune femme de vingt ans ne va plus à l’université, traîne avec des mecs louches (dont un autoproclamé ex-tueur à gages qui se dit « sauvé » par Jésus) et voit des reptiliens et des pédophiles partout, en plus d’être visitée la nuit par des esprits. Elsa tente bien, elle aussi, de la « sauver », sans comprendre d’abord la violence normative de son regard. Quand dans une scène de voiture avec sa mère, cette dernière lui reproche de les juger depuis un piédestal européen, Valentina Maurel paraît se tendre à elle-même un miroir. Elle a en effet étudié le cinéma en Belgique, le film étant d’ailleurs une production majoritairement belge. Ce piège de « l’européanisation », le film ne l’évite cependant pas tout à fait, notamment au regard de sa forme – une chronique filmée à l’épaule évoquant le cinéma d’auteur franco-belge. Mais au sein de ce champ, la cinéaste parvient malgré tout à se démarquer par la singularité de son ton. Ton animal maternel ressemble souvent à une comédie sans véritable blague, qui se contenterait d’installer des situations potentiellement explosives sans les pousser jusqu’au bout. Elsa, qui traverse une forme de panne sexuelle (elle ne parvient pas à jouir, ni seule ni avec ses partenaires) se retrouve par exemple confrontée à de nombreuses reprises aux allusions de sa mère (laquelle fait reparaître un recueil de poèmes érotiques écrit dans sa jeunesse), tandis qu’une séquence chez l’ancienne nourrice nicaraguayenne des deux sœurs, qui vit désormais avec sa fille, distille une sensation de malaise à la lisière de l’humour cringe. D’où la sensation d’un film progressant en sourdine, pas très émouvant lorsqu’il s’essaie à ce registre, mais qui compense cette lacune par la finesse de son étude de caractères. À travers l’ironie de ce ballet de dominations plus ou moins conscientes (Europe/Amérique latine, Costa-Rica/Nicaragua, mère/enfants, etc.), Maurel crée de vrais personnages atypiques, toujours imprévisibles dans leurs manières de négocier leur place dans le chaos inextricable de la famille.