Chaque mois sur Kiosk Radio et Critikat, un.e invité.e partage ses bandes-son de films favorites et ses souvenirs cinéphiles. redstarstill (Esther Glavany) est productrice de musique et ingénieure du son pour le cinéma.
“Par sa faculté de révéler la matière des objets, de rendre présente la chair des corps derrière tout discours, le son nous tient, nous prend et nous bouleverse. Il se révèle autant chair des codes que chair des icônes. Et si l’image sonore ressuscite la mémoire de la chair, elle émerge, comme présence vivante, en train d’être vécue, à partir de l’écoute, c’est-à-dire dans l’instant aigu de la sensation.”
Daniel Deshays, Entendre le cinéma, p. 27
Productrice de musique, je travaille aussi le son pour le cinéma. Ces deux pratiques ne sont pas juxtaposées mais interdépendantes selon moi : elles se répondent, se nourrissent, et convergent vers une même hypothèse. Celle d’une coexistence du son, où tout, littéralement, peut devenir matière. C’est par exemple dans le montage son au cinéma que ce principe trouve un terrain fertile : un espace de jeu presque infini, où chaque son peut être déplacé, recomposé, assigné à un autre sens que celui qu’on lui connaissait. Le mix proposé ici aurait pu former une tout autre composition ou ensemble. Une autre écoute, un autre regard, un autre ancrage. Et, c’est un algorithme sensible différent qui en aurait résulté. Un agencement qui n’existera nulle part ailleurs que dans cette sélection précise.
Ce qui suit n’est donc pas une collection de coups de cœur, mais une série de choix. Tout travail du son, s’il est mené jusqu’au bout de sa logique, est un travail politique : il faut constamment questionner, ou déplacer la fenêtre qui semble être fixée. C’est dans cet horizon-là anticapitaliste, antiraciste, antipatriarcal, que s’inscrit mon rapport au son.
Les perspectives sonores, les rythmes, les niveaux, le mixage sont autant de moyens de formulation infinis : la périodicité d’un son, son image, sa représentation, son empreinte, sa superposition à d’autres sons, son mouvement. Tout cela participe d’une même écriture de l’espace-temps… Cette question du souvenir sonore, de ce qui reste et de ce qui s’efface, est un questionnement central dans ma pratique du son et dans ma manière d’écouter. Elle rejoint celle que pose Mark Fisher lorsqu’il évoque le travail de William Basinski autour du coffret Theoretically Pure Anterograde Amnesia (2006). Pensé autour d’une forme d’amnésie où l’on garde le souvenir du passé sans pouvoir en créer de nouveaux[1]Mark Fisher, Spectres de ma vie, p. 126.. Basinski y recrée par le son cette désorientation, en semant “des fragments de mélodie émergeant d’un cloaque audio et tonal monotone”[2]Ibid., impossibles à situer précisément dans le temps même après plusieurs écoutes.
Je finirais mon introduction avec une mention de la notion de « paysage sonore », notion pensée par R. Murray Schafer (1977)[3]Murray Schafer, The Tuning of the World, 1977., qui pense l’environnement sonore comme un tissu de significations plutôt qu’un tas de bruits : des signaux repères, des empreintes qui s’ancrent, un silence qui n’est jamais un vide mais l’espace qui laisse respirer le reste. Ce sont quelques-uns de ces paysages-là que j’essaie de vous faire écouter avec ce mix !
“Through its ability to reveal the materiality of objects, to make the flesh of bodies present behind all discourse, sound holds us, seizes us, and moves us. It proves to be as much the flesh of codes as the flesh of icons. And if the sonic image resurrects the memory of the flesh, it emerges as a living presence, unfolding through the act of listening itself — that is, in the acute instant of sensation.”
Daniel Deshays, Entendre le cinéma, p. 27
I am a music producer, I also work in sound for cinema. To me, these two practices are not separate but deeply interdependent : they respond to one another, nourish one another, and converge toward the same hypothesis — that of a coexistence of sound, where literally anything can become material.
Sound editing for film is perhaps where this principle finds its most fertile ground : an almost limitless field of play in which every sound can be displaced, recomposed, and assigned a meaning other than the one it originally carried. The mix presented here could just as easily have become an entirely different composition. Another way of listening, another perspective, another anchor point. A different sensory algorithm would have emerged. An arrangement that exists nowhere else but within this precise selection.
What follows, then, is not a collection of personal favorites, but a series of deliberate choices. Any work with sound, if pursued to the end of its own logic, is political work : it constantly requires questioning — or shifting — the frame that appears to be fixed. It is within this anti-capitalist, anti-racist and anti-patriarchal horizon that my own sonic practice is situated.
Sonic perspectives, rhythms, levels and mixing offer endless possibilities for articulation : the periodicity of a sound, its image, its representation, its imprint, the way it overlaps with other sounds, its movement. Together, these elements form a single writing of space and time.
Questions of sonic memory — of what remains and what fades away — lie at the heart of both my practice and my way of listening. They resonate with the questions raised by Mark Fisher when discussing William Basinski’s Theoretically Pure Anterograde Amnesia (2006), a work conceived around a form of amnesia in which one retains memories of the past while remaining unable to create new ones.¹ Through sound, Basinski recreates this sense of disorientation by scattering « fragments of melody emerging from a monotonous audio-tonal swamp«² impossible to place precisely in time, even after repeated listening.
I would like to conclude this introduction with the notion of the soundscape, developed by R. Murray Schafer (1977).³ Schafer understands the sonic environment not as a mere accumulation of noises, but as a fabric of meanings : signals and landmarks, sonic imprints that become embedded in memory, and a silence that is never emptiness but the space that allows everything else to breathe.
These are some of the soundscapes I hope to invite you to listen to through this mix.
SHAKEDOWN BY LEILA WEINRAUB
00′00″ ♪ Sound excerpt (Music by Tim DeWit)
08’33” ♪
Pendant près de quinze ans, dans les années 90 – 2000, Leila Weinraub a filmé les nuits du Shakedown : un club de strip-tease créé pour et par des femmes noires lesbiennes de Los Angeles. Le film rassemble archives VHS, interviews et scènes de club en un seul geste. Presque une mixtape visuelle. Shakedown est le récit d’une communauté qui construit ses propres représentations, en dehors des circuits médiatiques dominants.
La musique de Tim DeWit enveloppe les images, comme s’il fallait traduire en son la tendresse d’un lieu qu’on ne filme jamais tout à fait de l’extérieur. Aussi, le travail sonore participe pleinement à cette position. Weinraub refuse le mixage démonstratif ou l’explication par la voix-off : l’écoute demeure immergée dans le club, traversée par les basses, les cris, les conversations, les annonces du DJ et les réverbérations propres à un espace saturé de corps. Les frontières entre musique, ambiance et parole restent volontairement poreuses.
For nearly fifteen years, throughout the 1990s and 2000s, Leila Weinraub documented the nights of Shakedown, a strip club created by and for Black lesbian women in Los Angeles. The film brings together VHS archives, interviews and club footage in a single gesture — almost like a visual mixtape. Shakedown tells the story of a community creating its own representations beyond the reach of mainstream media.
Tim DeWit’s score envelops the images, translating into sound the tenderness of a place that is never filmed entirely from the outside. The film’s sound design fully participates in this position. Weinraub rejects demonstrative mixing and explanatory voice-over : we remain immersed in the club, carried by bass frequencies, shouts, conversations, DJ announcements and the reverberation of a space saturated with bodies. The boundaries between music, ambience and speech remain deliberately porous.
AFTERSUN BY CHARLOTTE WELLS
03′40″ ♪ Sound excerpt (Music by Oliver Coates)
Une jeune femme se souvient des dernières vacances passées avec son père, en Turquie, quand elle avait onze ans. Le film progresse avec une sensation de distance. Cassette vidéo, souvenirs flous, hors-champ, sans jamais totalement dire ce qui a suivi ce voyage.
Le son de ce film m’a tellement marqué que j’ai même samplé les pleurs du papa dans le son éponyme de mon dernier album. Ce qui m’est resté après la sortie de la salle de cinéma est cette sensation de latence créée par le son : le décalage entre ce que Sophie voit enfant et ce qu’elle comprend des années plus tard. La bande sonore du film est construite de sorte à ce que, les espaces où les silences, les respirations et les sons laissés soient une espèce de reproduction d’une mémoire altérée ? La musique d’Oliver Coates prolonge cette idée de rémanence : une matière sonore qui revient, se déforme et semble toujours sur le point de disparaître.
A young woman looks back on the last holiday she shared with her father in Turkey when she was eleven years old. The film unfolds through a sense of distance : camcorder footage, blurred memories, off-screen spaces — never fully revealing what happened after that trip.
The sound of this film affected me so deeply that I ended up sampling the father’s sobs in the title track of my latest album. What stayed with me long after leaving the cinema was this feeling of latency created through sound — the gap between what Sophie sees as a child and what she comes to understand years later. The soundtrack is shaped so that its silences, breaths and lingering sonic traces become an evocation of altered memory. Oliver Coates’ score extends this sense of persistence : a sonic material that returns, shifts, and always seems on the verge of disappearing.
HYPE WILLIAMS — 2008 2011 BY INGA COPELAND & DEAN BLUNT
06′08″ ♪ Original Score by Hype Williams
14′32″ ♪
Difficile de parler de l’avant-garde musicale britannique des années 2010 sans évoquer Hype Williams. Duo iconique composé de Dean Blunt et Inga Copeland. Iels ont développé entre 2007 et 2012 une série de vidéos et de compilations, mêlant par exemple pop culture, clips trouvés et samples déformés. Ce montage vidéo en compile une partie.
Le son, « non résolu », est une matière ambiante et vivante. Ce qui rend leur travail profondément marquant est peut-être cette affirmation radicale : créer sans demander d’autorisation, faire exister une forme simplement parce qu’elle doit exister. Mais cette liberté n’est pas un geste abstrait ou détaché du monde : elle s’inscrit dans un contexte précis, celui d’une génération d’artistes britanniques travaillant depuis les marges des industries culturelles, se réappropriant des images, des sons et des outils qui ne leur étaient pas nécessairement destinés. Leur production devient pour moi un espace de résistance et d’invention. Un geste qui dit moins « regardez-moi » que « cette chose existe parce que je l’aime, et cette existence même constitue déjà une prise de position ».
It is difficult to speak about the British musical avant-garde of the 2010s without mentioning Hype Williams, the iconic duo formed by Dean Blunt and Inga Copeland. Between 2007 and 2012, they produced a series of videos and compilations that brought together elements of pop culture, found footage, and manipulated samples. This video montage assembles fragments of that body of work.
Their sound is deliberately unresolved : ambient, unstable, and alive. What makes their work so compelling is perhaps its radical proposition — to create without asking permission, to bring a form into existence simply because it needs to exist. Yet this freedom is never abstract or detached from the world. It emerges from a specific context : a generation of British artists working from the margins of the cultural industries, reclaiming images, sounds and tools that were not necessarily meant for them. For me, their work becomes a space of resistance and invention, a gesture that says less « look at me » than « this exists because I love it — and that existence alone is already a political stance. »
BORDER BY LAURA WADDINGTON
10′26″ ♪ Sound excerpt
En 2002, Laura Waddington passe plusieurs mois cachée dans les champs autour du camp de Sangatte, aux côtés de réfugiés afghans et irakiens qui tentent de traverser le tunnel sous la Manche. Filmé de nuit, avec l’obturateur grand ouvert pour capter la moindre lumière, le film ne montre presque jamais les visages : seulement des silhouettes, tremblées, presque fantomatiques.
Les souffles, les vents, les bruits lointains et les nappes électroniques construisent un espace sonore aussi incertain que l’image. Cette imprécision n’est jamais un manque : elle devient une position éthique.
In 2002, Laura Waddington spent several months hidden in the fields surrounding the Sangatte refugee camp, alongside Afghan and Iraqi refugees attempting to cross the Channel Tunnel. Shot at night with the camera’s shutter wide open to capture the faintest traces of light, the film almost never shows faces — only trembling silhouettes, ghost-like figures.
Breathing, wind, distant noises and electronic drones build a sonic space as uncertain as the image itself. This imprecision is never a shortcoming ; it becomes an ethical position.
FORSISSIES BY CORA LLEDO
16′15″ ♪ Sound excerpt (Music by Forsissies)
Forssisies est un documentaire réalisé par Cora Lledo, une plongée dans l’univers du groupe électro-punk bruxellois du même nom. Tourné entre Bruxelles, Paris et les Ardennes, le film suit quatre musiciennes dans leur quotidien, leurs répétitions et leurs concerts. En faisant émerger une parole sur la colère féministe, la sororité et le désir de créer un espace où la musique devient un outil d’expression, et de retournement de pouvoir.
J’ai eu la chance de travailler sur le son du film en tant que preneuse de son, puis de réaliser son mixage dans le cadre d’un projet de troisième année avec l’INSAS. Ce projet a été une réflexion sur ce que peut être un son documentaire : comment préserver une matière vivante, parfois déséquilibrée, sans chercher à la normaliser ? Ce film m’a encore appris à écouter : pour accompagner à la fois la force d’un discours et une matière sonore extrêmement riche d’un groupe dont la musique repose sur l’énergie et la saturation. En documentaire, on ne contrôle jamais totalement l’espace d’enregistrement. On accepte les distances, les accidents, les voix qui disparaissent derrière une basse ou un mur d’ampli.
Forssisies is a documentary by Cora Lledo, an immersion into the world of the Brussels-based electro-punk band of the same name. Filmed across Brussels, Paris and the Ardennes, it follows four musicians through their daily lives, rehearsals and performances, while bringing forward a conversation about feminist anger, sisterhood, and the desire to create a space where music becomes both a tool for expression and a means of reclaiming power.
I had the opportunity to work on the film as its sound recordist, as well as mixing engineer it as part of my third-year project at INSAS. The project became a reflection on what documentary sound can be : how do you preserve a living, sometimes unbalanced sonic material without trying to normalise it ? This film taught me, once again, how to listen — how to support both the strength of a political voice and the extraordinarily rich sonic texture of a band whose music is built on energy and saturation. In documentary filmmaking, you never have complete control over the recording environment. You learn to embrace distance, accidents, and voices that disappear behind a bassline or a wall of amplifiers.
ATLANTIQUE BY MATI DIOP
19′46″ ♪ Original Score by Fatima Al Qadiri
21′22″ ♪
À Dakar, un groupe de jeunes ouvriers disparaît en mer en tentant de rejoindre l’Europe ; leurs fiancées, restées à terre, sont bientôt visitées par des présences qui n’en sont pas tout à fait. Mati Diop construit un film de fantômes politiques, entre réalisme social et fable surnaturelle.
La bande son de Fatima Al Qadiri installe une tension permanente entre le concret (le port, le chantier, la ville) et l’irrésolu du deuil collectif. Le son fait exister ce qui, dans l’image, reste à la lisière du visible : les absents, et ce qu’ils laissent derrière eux.
In Dakar, a group of young construction workers disappear at sea while attempting to reach Europe. The fiancées they leave behind are soon visited by presences that are not quite ghosts. Mati Diop crafts a film of political hauntings, suspended between social realism and supernatural fable.
Fatima Al Qadiri’s score sustains a constant tension between the tangible — the port, the construction site, the city — and the unresolved nature of collective grief. The soundtrack gives presence to what remains at the edge of the screen : those who are absent, and what they leave behind.

ON VANISHING LAND BY JUSTIN BARTON & MARK FISHER
23′04″ ♪ Sound excerpt
On Vanishing Land est une fiction sonore prenant la forme d’une dérive le long de la côte du Suffolk, entre le port industriel de Felixstowe et le site archéologique de Sutton Hoo. À travers récit, fiction, histoire locale et enregistrements de terrain, Justin Barton et Mark Fisher imaginent une géographie hantée où différentes strates temporelles coexistent. Le “film” prolonge une idée centrale de Fisher : les paysages contemporains sont hantés par ce que le capitalisme a effacé, mais aussi par les futurs qui auraient pu exister. Le littoral du Suffolk devient ainsi un lieu où différentes temporalités entrent en collision.
J’ai choisi cet extrait parce qu’il pose une question : une œuvre sonore peut-elle être du cinéma ? Sans image, On Vanishing Land produit pourtant une expérience profondément cinématographique, non pas en illustrant un paysage mais en organisant une perception du temps et de l’espace. La voix, les prises de sons, et leurs traitements composent une fiction sonore où le port contemporain de Felixstowe, symbole du capitalisme logistique, entre en collision avec les traces archéologiques et les fantômes du passé. Le son devient ici une sorte de méthode de pensée, un chemin qui n’aboutit pas.
J’en profite également pour rendre hommage au travail de Mark Fisher qui est fondamental. À cette occasion, j’ai composé la musique du générique du long métrage We Are Making A Film About Mark Fisher, un film collectif et autofinancé, sorti en 2025.
On Vanishing Land is a sonic fiction that takes the form of a drift along the Suffolk coastline, between the industrial port of Felixstowe and the archaeological site of Sutton Hoo. Through storytelling, fiction, local history and field recordings, Justin Barton and Mark Fisher imagine a haunted geography where multiple temporal layers coexist. The « film » extends one of Fisher’s central ideas : that contemporary landscapes are haunted not only by what capitalism has erased, but also by the futures that never came. The Suffolk coast becomes a place where different temporalities collide.
I chose this excerpt because it raises a question : at what point does a sonic work become cinema ? Even without images, On Vanishing Land produces a profoundly cinematic experience — not by illustrating a landscape, but by organising our perception of time and space. Voice, field recordings and their sonic treatments compose a form of audio fiction in which the contemporary port of Felixstowe — a symbol of logistical capitalism — collides with archaeological traces and the ghosts of the past. Here, sound becomes a method of thinking : a path that never seeks resolution.
I’d also like to take this opportunity to pay tribute to Mark Fisher, whose work I consider essential. I composed the opening credits music for the feature film We Are Making A Film About Mark Fisher, a collectively made, self-funded project released in 2025.
https://www.theguardian.com/film/2026/apr/17/we-are-making-a-film-about-mark-fisher-capitalist-realism
MANDY BY PANOS COSMATOS
27′44″ ♪ Original Score by Jóhann Jóhanssonn
Dans une forêt isolée pendant les années 1980, une secte détruit la vie tranquille d’un couple ; ce qui suit est une vengeance sensorielle sous LSD, saturée de rouge et de fumée.
Dernière composition de Jóhann Jóhannsson pour le cinéma, la musique de Mandy est vraiment une expérience, nourrie par le doom metal, le heavy metal, et les « grandes masses sonores » du cinéma fantastique. La musique et le son forment une matière physique, une immersion où chaque vibration prolonge l’état de transe du film. D’ailleurs, une des citations du film est la pochette de mon dernier album.
Set in an isolated forest in the 1980s, Mandy begins when a religious cult destroys the quiet life of a couple. What follows is an LSD-soaked revenge story, saturated with red lights and clouds of smoke.
Jóhann Jóhannsson’s final score for cinema is less a soundtrack than a physical experience, drawing from doom metal, heavy metal and the “sonic masses” of fantasy cinema. The music and the sound are almost like physical matter, in which every vibration extends the film’s hallucinatory trance. A quote from the film even appears on the cover of my latest album.
“When I die
Bury me deep
Lay two speakers at my feet
Wrap some headphones
Around my head
And rock and roll me”
GHOST DOG BY JIM JARMUSCH
31′36″ ♪ Sound excerpt (Music by Cease Gunz) & Original Score by RZA
Un tueur à gages afro-américain vit selon le code des samouraïs, communique par pigeons voyageurs, et travaille pour un mafieux qui lui a sauvé la vie.
Le Samurai theme, composé par RZA, membre fondateur du Wu-Tang Clan, a largement contribué à faire de Ghost Dog une œuvre culte, en faisant dialoguer la culture hip-hop de la côte Est, et le cinéma de samouraïs. Figure pionnière de cette génération de producteurs qui ont redéfini le langage du rap dans les années 1990, le Wu-Tang Clan a profondément influencé mon propre rapport à la musique et à l’image.
An African American hitman lives according to the code of the samurai, communicates by carrier pigeon, and works for the Mafia boss who once saved his life.
The Samurai Theme, composed by RZA — founding member of the Wu-Tang Clan — played a major role in making Ghost Dog a cult classic by bringing East Coast hip-hop into dialogue with samurai cinema. As pioneers of a generation of producers who reshaped the language of rap throughout the 1990s, the Wu-Tang Clan profoundly influenced my own relationship to both music and image.
CARE BY KLEIN
34′36″ ♪ Sound excerpt (Music by Klein)
Musicienne londonienne et artiste multidisciplinaire, Klein a conçu Care comme une comédie musicale fantastique, inspirée à la fois des contes de princesses Disney et du système britannique de protection de l’enfance (le “care system“).
Chez Klein, les bugs de micro, les coupures, les compressions numériques, les voix déformées ou les ruptures de lecture ne sont jamais des accidents : ils constituent la matière même de son langage. Le défaut devient un outil de composition comme les autres, comme n’importe quelle banque de son ou de plug in. Le choix du « défaut » est capable de produire de nouvelles émotions et de nouvelles façons d’écouter.
Découvrir son travail a profondément transformé mon rapport au son. Sa manière d’intégrer l’imperfection, les erreurs numériques et les textures dégradées a été l’une des influences les plus déterminantes dans ma façon de penser le son au quotidien, bien au-delà du cinéma. Au fond, ce n’est pas forcément une question d’imperfection mais d’arriver à porter ce regard là sur notre environnement quotidien et nos actes de création. Et continuer constamment à se questionner sur : « Pourquoi je choisis ou fais ça ? Et pourquoi cela plutôt qu’autre chose ?»
London-based musician and multidisciplinary artist Klein conceived Care as a fantastical musical inspired equally by Disney princess stories and the British child welfare system — the « care system”.
In Klein’s work, microphone glitches, digital compression, abrupt cuts, distorted voices and playback interruptions are never accidents : they are the very material of her language. Degradation itself becomes a compositional tool, no different from a sample library or a plug-in. Choosing to work with these so-called « defects » opens up new emotional registers and new ways of listening.
Discovering Klein’s work profoundly transformed my own relationship to sound. Her way of embracing digital errors, degraded textures and technological imperfections has been one of the most decisive influences on how I think about sound — not only in cinema, but in everyday life. Ultimately, it is perhaps less about imperfection than about learning to look at our everyday sonic environment, and at our own creative gestures, through a different lens. To keep asking ourselves : why am I choosing this ? Why this, rather than something else ?
HARU : THE ISLAND OF THE SOLITARY BY KANERVA CEDERSTRÖM & RIIKKA TANNER
36′32″ ♪ Original Score by RinneRadio
L’écrivaine finlandaise Tove Jansson et sa compagne Tuulikki Pietilä ont passé vingt-cinq étés sur l’îlot de Klovharu, dans le golfe de Finlande. Le film est construit à partir des images Super 8 qu’elles ont filmées l’une de l’autre pendant vingt ans, qui composent peu à peu le portrait d’une vie partagée, de leur intimité et de leur vieillir ensemble.
Peu de dialogue, beaucoup de mer, de vent et de gestes routiniers. La bande-son est très douce, et la musique de Rinne Radio accompagne et laisse au silence toute la place qu’il mérite.
Finnish writer Tove Jansson and her partner Tuulikki Pietilä spent twenty-five summers on the tiny island of Klovharu in the Gulf of Finland. Built from the Super 8 films they made of one another over the course of two decades, the documentary gradually becomes a portrait of a shared life, of intimacy, and of growing old together.
There is very little dialogue — mostly sea, wind and everyday gestures. The soundtrack is remarkably gentle, and RinneRadio’s music accompanies the images while leaving silence all the space it deserves.
SÉCURISE TES IMAGES : DÉTRUIS-LES BY LORY GLENN
39′28″ ♪ Original Score by Elouann & Maël Durieu
Le 25 mars 2023, Lory Glenn filme la manifestation contre les méga-bassines à Sainte-Soline. Evénement marqué par une répression policière d’une violence exceptionnelle : usage massif de grenades, blessures graves et affrontements. En découvrant ses images après coup, il se confronte à une question : comment témoigner d’une lutte sans transformer les personnes filmées en preuves exploitables par des dispositifs de surveillance.
J’ai trouvé le travail sonore d’Elouann et Maël Durieu marquant dans leur manière de reconstruire une mémoire d’un événement traumatique à travers une expérience physique. Sans voix off ni récit explicatif, le film interroge la manière de restituer une telle violence. En l’occurrence celle d’un événement précis, à partir de fragments de souvenirs, de sensations. La force du film réside dans la coexistence précise entre image et son : chaque plan sonore participe à la construction d’un espace mental. Les silences, les matières et les différents plans sonores d’écoute coexistent. Le son ouvre un niveau de perception de l’événement.
On 25 March 2023, Lory Glenn filmed the protest against the Sainte-Soline mega-basins, an event marked by exceptionally violent police repression : the massive use of explosive grenades, severe injuries and violent clashes. Revisiting the footage afterwards, he was confronted with a question : how can one bear witness to a political struggle without turning the people being filmed into evidence that can later be exploited by surveillance systems ?
What struck me most about the work of Elouann and Maël Durieu was the way they reconstruct the memory of a traumatic event through a physical sonic experience. Without voice-over or explanatory narration, the film asks how such violence can be conveyed — through fragments of memory, sensation and perception rather than through a linear account. Its strength lies in the precise coexistence of image and sound : every sonic layer contributes to the construction of a mental space. Silences, textures and different planes of listening coexist, opening up another way of perceiving the event.
PERFECT BLUE BY SATOSHI KON
44′54″ ♪ Original Score by Masahiro Ikumi
Une idole pop japonaise quitte la musique pour devenir actrice. Commence alors un dédoublement progressif entre son ancienne image publique et sa nouvelle vie, jusqu’à ce que réalité et fiction ne soient plus démêlables. Kon construit un thriller psychologique sur l’identité et la surveillance, prophétique sur l’ère des réseaux.
A Japanese pop idol leaves the music industry to become an actress. What follows is a gradual splitting between her former public persona and her new life, until reality and fiction become impossible to disentangle. Satoshi Kon delivers a psychological thriller about identity and surveillance that proved prophetic in anticipating the age of social media.
BLESSED BLESSED OBLIVION BY JUMANA MANNA
49′37″ ♪ Original Score by Sama Ahmed
À Jérusalem-Est, dans des salles de sport, des carrosseries et des salons de coiffure, Jumana Manna, réalisatrice palestinienne, filme une culture masculine de la performance et du prestige.
La bande-son, faite de pop et de poésie dite à voix haute, fonctionne en collage : elle expose autant qu’elle célèbre les rituels virils qu’elle documente. Manna se laisse séduire par ses personnages sans jamais renoncer à leur ambivalence.
In East Jerusalem, across gyms, auto body shops and hair salons, Palestinian filmmaker Jumana Manna observes a masculine culture built around performance, physicality and prestige.
Composed of pop songs and spoken poetry, the soundtrack functions as a collage : it both reveals and celebrates the masculine rituals it documents. Manna allows herself to be seduced by her subjects without ever abandoning their ambiguity.
TERRITORIES BY ISAAC JULIEN
51′58″ ♪ Sound excerpt
Réalisé au sein du collectif Sankofa, Territories utilise le carnaval de Notting Hill comme un espace de confrontation entre culture noire britannique, représentation médiatique et contrôle policier. En pleine période post-émeutes de Brixton et de fortes tensions autour de la criminalisation des communautés noires au Royaume-Uni, le film refuse l’image d’un carnaval réduit à une simple célébration culturelle : il le présente comme un territoire politique, traversé par des rapports de pouvoir.
Le travail sonore est ancré dans cette histoire. Inspiré par la logique du sound system, le film reproduit au son cette logique avec des superpositions de ruptures, de voix concurrentes et de musiques se répondent. Avec une alternance entre deux musiques principales : Freedom Chant de Mad Professor et Sacco and Vanzetti d’Ennio Morricone. La bande sonore agit comme archive vivante d’une diaspora qui affirme son droit à l’espace public.
Made as part of the Sankofa Film and Video Collective, Territories uses the Notting Hill Carnival as a setting, where Black British culture, media representation and police control collide. Produced in the aftermath of the Brixton uprisings, during a period of intense criminalisation of Black communities in the UK, the film refuses to reduce the Carnival to a simple cultural celebration. Instead, it presents it as a political territory shaped by power relations.
The soundtrack is rooted in this history. Inspired by the logic of the sound system, it recreates that same principle through layers of interruptions, competing voices and musical counterpoint. Alternating between Mad Professor’s Freedom Chant and Ennio Morricone’s Sacco and Vanzetti, the soundtrack functions as a living archive of a diaspora claiming its right to occupy public space.
Merci d’avoir lu et écouté ! - Thank you for reading — and for listening !
Esther Glavany aka redstarstill
