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Histoire d’émancipation féminine

Choses secrètes

réalisé par Jean-Claude Brisseau

Gros Plans > 6 février 2005

Septième long-métrage de Jean-Claude Brisseau réalisé en 2002, Choses secrètes fait rapidement figure de chef d’œuvre auprès d’une presse qui avait difficilement accepté l’échec cuisant de son précédent film, Les Savates du Bon Dieu. Comme le fut Vertigo dans la filmographie d’Alfred Hitchcock, Choses secrètes est un parfait condensé des obsessions cinématographiques et métaphysiques du réalisateur français, et souligne sa totale maîtrise de la mise en scène, ce qui lui permet, malgré la faiblesse de son budget, de faire un film singulier aux accents profondément tragiques.


L’intrigue, en elle-même, pourrait paraître assez classique en abordant le thème galvaudé de l’arrivisme : deux femmes se rencontrent dans un bar où l’une d’elle gagne sa vie comme strip-teaseuse, et décident, ensemble, de gravir les échelons de la hiérarchie bureaucratique en usant sciemment de leurs charmes.

Bien que de revendication marxiste, Jean-Claude Brisseau ne cherche en aucun cas à se limiter à une simple étude de cas sociologique en illustrant, comme d’autres l’ont déjà fait, l’éternelle question de la lutte des classes. Au contraire, le choix de sa mise en scène et la composition de ses personnages montrent qu’il ne s’attache aucunement à traiter ce sujet sous l’angle du réalisme mais préfère insuffler à son propos une intense réflexion sur le désir comme arme de pouvoir et de mort.

Mais surtout, il se questionne avec beaucoup d’acuité sur le désir féminin qu’il n’hésite pas à qualifier de violent et mystérieux. Ces deux femmes qui usent de leur séduction pour déposséder les hommes de leur pouvoir ne sont pas seulement deux « allumeuses » insensibles à la cause masculine et aux drames provoqués ; elles incarnent davantage l’espoir d’une émancipation féminine auquel Jean-Claude Brisseau se montre particulièrement sensible. Celle-ci ne se fera pas sans tentations schizophréniques déterminantes qui révèleront les deux jeunes femmes au piège qu’elles se sont elles-mêmes constituées.

La structure même de l’œuvre est assez formelle car l’intrigue est découpée en trois parties plus ou moins égales qui s’articuleraient autour du succès de leur entreprise. Dans un premier tiers, il s’agit surtout pour les deux jeunes femmes « d’oser », de dépasser cet interdit qui les contraint à rester passives et à ne pas pouvoir s’imposer socialement. Dans le second tiers, l’audace paie bien, et chacune des deux femmes croit atteindre les sommets qu’elle s’était fixés. Mais le troisième tiers est celui de leur déchéance, le succès étant violemment révélé au néant immense qu’il a prétendu dépasser.

Le refus du déterminisme social

Deux femmes démunies en quête d’ascension

Dès le plan d’ouverture de son film, Jean-Claude Brisseau donne le ton. Une jeune femme, Nathalie, est allongée, le visage caché, totalement nue et offerte au voyeurisme du spectateur. Un aigle apparaît en amorce gauche et rend le corps féminin particulièrement vulnérable. Le bruit récurrent d’un tic-tac d’horloge renvoie au temps qui passe et à la mort. Il a valeur de suspense. La femme commence à se mouvoir langoureusement mais il paraît peu probable que les chœurs de Bach illustrent sa danse érotique ; il s’agit d’une musique extra-diégétique qui rompt l’unicité du plan et introduit l’idée du dédoublement du personnage féminin.

Lorsque l’aigle s’envole une première fois, la musique cesse d’un coup. Le silence menaçant ponctué de l’oppressant tic-tac se révèle plus que jamais être un signe avant-coureur de la mort. Mais le retour instantané de l’aigle et de la musique prouve qu’une force intérieure habite la jeune femme qui n’a pas peur de défier ladite mort.

Dans une ambiance clair-obscur, Nathalie est assise sur une chaise, dos caméra. Cet intense moment de solitude est pourtant dominé par la jeune femme qui, se couchant sur le sol, révèle des talons aiguilles qui ont ici valeur de phallus, ce qui lui octroie une force virile que sa fragile nudité ne parvient pas à ébranler. Elle commence à se masturber avec frénésie, son corps se cambre et c’est alors que la caméra nous révèle l’artifice de la scène. L’orgasme était une duperie en vue de satisfaire le voyeurisme de quelques spectateurs rassemblés autour de la scène.

Sandrine intervient alors. L’apparition de sa voix off marque un point de rupture avec la séquence précédente que l’on aurait pu croire onirique. Le ton naturel et détaché de ses paroles ramène l’intrigue sur les rails d’un quotidien plus ordinaire où la dissociation du corps et de l’esprit trouve rapidement sa place. Immédiatement, elle se compare à la strip-teaseuse dont elle a admiré le numéro. Elle envie la maîtrise que Nathalie a de son corps pour en faire un outil de séduction, capable, selon ses dires, de mettre « les hommes à ses pieds ». Dès lors, le rapport entre le pouvoir et le sexe devient indissociable, bien que la menace d’une déchéance, toujours présente, est introduite par l’arrivée inopinée d’un spectateur qui tente sans succès de toucher Nathalie. Secourue par les videurs de la boîte, la scène démontre que le chemin de l’émancipation et du pouvoir sera encore long.

En effet, le champ/contrechamp oppose alors Nathalie qui est en train de se rhabiller, c’est-à-dire de revêtir une respectabilité, à deux mafieux et leur argent ici synonyme de pouvoir. Une porte s’ouvre précipitamment, Sandrine se retrouve dévêtue et gênée. Le patron lui propose de se prostituer sur quoi Nathalie intervient catégoriquement. Aussitôt, le montage elliptique traduit la conséquence de leur refus : elles sont jetées à la rue, au sens propre. La conversation qui s’en suit insiste sur la vulnérabilité de Sandrine qui ne peut rentrer chez elle car elle n’a pas payé le loyer de son appartement. Nathalie décide alors de lui venir en aide, non moins sans intérêt.

La recherche du plaisir transgresse l’interdit

Une fois arrivée dans l’appartement, Sandrine parle de sa vie. La frontalité du plan nous expose une jeune femme déterminée mais assez détachée du monde qui l’entoure. Elle insiste sur l’idée d’indépendance vis-à-vis de ses parents. Rapidement, Sandrine se laisse conduire par les questions de son interlocutrice et lui parle de son plaisir sexuel, plutôt rare, avec les garçons. Elle avoue même n’avoir pris réellement de plaisir qu’une fois, lorsque son petit ami de l’époque l’avait encouragé à se masturber dans leur voiture. La jeune femme reconnaît de ce fait que son plaisir occulte généralement l’autre et est de nature essentiellement narcissique et exhibitionniste. Elle s’accorde parfaitement à Nathalie qui avoue aussi avoir ressenti son orgasme le plus violent lors de l’une de ses exhibitions.

Depuis le début de leur conversation, Nathalie a parfaitement conscience de dominer Sandrine car elle peut lui soutirer toutes sortes de confidences alors qu’elles ne se connaissent pas depuis très longtemps. Peu à peu, la jeune strip-teaseuse aborde le thème de l’audace et le présente comme seul remède à la routine. Elle pense qu’il est un moyen de communication imparable car l’exhibitionnisme satisfait le voyeurisme de l’homme rendu esclave.

Nathalie propose alors un jeu à Sandrine, celui de franchir « cette ligne interdite » ; selon ses propos, on s’imagine que la conquête du plaisir devient à ce point cérébral qu’il peut tendre vers la schizophrénie. Sandrine, bien que gênée, accepte de se tester et se soumet aux ordres de Nathalie. Une fois allongée dans le lit de cette dernière, la jeune serveuse est encouragée à se caresser, puis à retirer un à un ses vêtements. L’étirement notable du plan amène progressivement la jeune fille vers une jouissance dont le spectateur est en droit de se questionner sur la véridicité. Son orgasme n’est-il pas une simple réponse au spectateur voyeur et satisfait d’avoir assisté à la montée et à l’avènement de ce plaisir solitaire ?

Le lendemain matin, Nathalie propose à Sandrine de rester et de l’aider financièrement. Deux solitudes se rencontrent et se rejoignent en un combat qu’elles vont vouer à la bureaucratie machiste. Mais immédiatement, Sandrine écarte toute ambiguïté entre elles affirmant ne pas être motivée par un désir homosexuel. Cette soudaine assurance, conséquence du nouveau pouvoir que lui assure l’exhibitionnisme, conduit Nathalie chez sa mère à qui elle ment effrontément sur ses nouvelles ambitions professionnelles. Ce souhait d’ascension sociale est aussi motivé par la peine qu’elle ressent pour son père, aujourd’hui au chômage alors qu’il a sacrifié toute sa vie pour son entreprise. Sandrine refuse ce déterminisme social, mais ne sait pas encore qu’elle va user de ses charmes pour pouvoir obtenir la place qu’elle souhaite.

Le sexe instrumentalisé

Nathalie lui fait prendre conscience de ce postulat dans la scène suivante du métro. Sandrine n’est pas convaincue car elle sait pertinemment qu’elles ne sont pas les seules à user de cette stratégie. Nathalie le sait et encourage sa comparse à se démarquer des autres femmes, à oser davantage. Une initiation débute alors lorsque, l’une après l’autre, elle retire discrètement leur soutien-gorge sur un quai encombré de plusieurs passagers. Une fois le défi exécuté, Sandrine laisse échapper un léger sourire de satisfaction en gros plan, celui d’avoir réussi quelque chose qu’elle n’aurait jamais osé auparavant. En contrechamp, un jeune homme la remarque, ce qui trouble la jeune femme dépassée par le jeu qu’elle vient de mener. Sitôt la station de métro vidée de ses occupants, les deux jeunes femmes retirent précipitamment leur culotte et se précipite dans un couloir sombre où un agent de sécurité tente de les rattraper. La voix off de Sandrine est en décalage, et trahit déjà leur rupture ultérieure en reconnaissant que Nathalie avait parfaitement conscience des dangers qu’elle lui faisait encourir. Une fois cachée dans un encadrement mural, Sandrine commence à embrasser, caresser puis masturber Nathalie.

Encore une fois, la jouissance de Nathalie est-elle réelle ou n’a-t-elle pour unique but que de satisfaire l’audace de Sandrine ou encore de combler le voyeurisme de l’agent de sécurité, resté en hors-champ, qui n’intervient toujours pas dans leurs débats. Elles entretiennent ensuite l’obsession de franchir cet interdit en se promenant nues sous leur imperméable, place de l’Opéra. La voix off de Sandrine nous explique que c’est à partir de cet instant précis qu’elle s’est sentie habitée par une sorte de supériorité sur les autres. Toutes les deux se voient comme « les dépositaires d’un savoir sur leur propre jouissance et sur le désir des hommes ».

Assez tardivement, Nathalie aborde le thème de l’amour, piège auquel elles ne doivent surtout pas succomber. Le danger duquel les deux jeunes femmes tentent de se protéger marquera inévitablement leur chute car leur considération des hommes, des êtres simples tenus par le sexe, est bien trop caricaturale et démontre leur principale faiblesse : l’aveuglement. La question de l’affirmation individuelle hante le discours de Nathalie qui se refuse à n’être qu’une prolétaire sans perspective d’ascension sociale. La froideur avec laquelle elle parle de leur condition sociale et des moyens qui s’offrent à elles pour s’en sortir révèle une blessure que même la culpabilité ne peut plus entacher.

La clé du succès étant de tenir les hommes par le plaisir qu’ils croient donner à leurs amantes, Nathalie demande à Sandrine de simuler afin de tester sa capacité à mentir à leurs prochaines victimes. Sandrine s’exécute trop rapidement et n’est pas crédible. Nathalie l’oblige à recommencer. Alors, l’apprentie actrice prend davantage son temps, s’allonge sur le lit, s’abandonne au regard du spectateur. Elle réitère sa simulation avec davantage de subtilité, gravissant progressivement les étages du plaisir jusqu’à l’orgasme tant attendu. Aussitôt fait, elle se redresse, satisfaite de sa mascarade et demande à Nathalie ce qu’elle pense, le succès de leur entreprise n’existant exclusivement que dans le regard de l’autre. Cette dernière, tout à fait troublée par la performance de son amie, lui demande si elle n’a pas réellement rencontré le plaisir, ce à quoi Sandrine répond évasivement entretenant la confusion, au sein même de leur équipe, entre la vérité et la simulation.

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Choses secrètes (France, 2002). Durée : 1h55. Réalisation et scénario : Jean-Claude Brisseau. Image : Wilfrid Sempé. Montage, décors et costumes : María Luisa García. Musique : Julien Civange. Production : Jean-Claude Brisseau, Jean-François Geneix. Interprétation : Coralie Revel (Nathalie), Sabrina Seyvecou (Sandrine), Roger Mirmont (Delcroix), Fabrice Deville (Christophe)...

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