Accueil > Actualité ciné > Critique > Everybody Wants Some !! mardi 19 avril 2016

Critique Everybody Wants Some !!

© Constantin Film Verleih GmbH

 ! !, par Adrien Dénouette

Everybody Wants Some !!

réalisé par Richard Linklater

Everybody Wants Some !! commence à l’endroit où Boyhood finissait sa course : aux tous premiers jours à la fac de son petit cobaye, Ellar Coltrane, filmé, on s’en souvient (parce que le film était beau), de six à dix-huit ans par intervalles réguliers d’un an tout pile. Mais Everybody Wants Some !! revient surtout au commencement de Richard Linklater lui-même : au premier weekend à la fac d’Austin, dans son Texas douillet, au mois de septembre de l’année charnière de 1980 – pour planter le décor, Reagan monte en puissance, Disco et Punk sont à leur apogée, les permanentes font toujours fureur et le sexe protégé n’est encore qu’un drôle d’oxymore. Bref, c’est l’éclate. Jusqu’ici, dans un cinéma obsédé par la répétition (cf. la trilogie Before Sunrise), par l’origine de sa propre subculture (les années lycée, puis les années campus à Austin – Slacker, Dazed and Confused) et par les épisodes qui jalonnent le cours timide d’une existence middle class au Texas, rien de surprenant. Ça tombe bien, depuis Boyhood, les films de Linklater ne font plus dans la surprise.

À l’exclamative

À l’heure où le cinéma américain ne sait plus trop comment concurrencer l’attrait des séries, rivalisant bon an mal an sur le terrain classique du storytelling en rollercoaster, on serait en droit de se demander comment la machine molle du cinéma récent de Linklater, remarquablement expurgée d’enjeux narratifs et de péripéties, parvient encore à se faire une petite place. À cela deux raisons : la première tient à son classicisme fédérateur, l’auteur de Boyhood excellant à tremper ses high concepts dans le formol de chroniques tout sauf radicales (prime au récit, si dilué soit-il, et jamais l’ombre d’une posture ne vient troubler sa transparence) ; la seconde, qui en fait la meilleure réplique du grand écran au règne des cliffhangers, tient à l’arrimage de ce cinéma à la temporalité des désirs immédiats. Qu’il cherche à comprendre ce qui se passe – comme c’était le cas, singulièrement, dans la psyché de petit garçon où Boyhood faisait son nid –, ou qu’il désire tout court, à l’image de cet Everybody Wants Some !! tout en bizutages et dépucelages, le sujet chez Linklater ne perçoit le temps qu’au présent perpétuel des premières fois. Le rythme du film, intense dès l’entame, s’accorde ainsi aux points d’exclamation de son titre.

Ça donne quoi, du Linklater à l’exclamative ? Après le doux ronron des deux heures quarante-cinq d’un Boyhood tout en points de suspensions, la question se pose. Ça donne le film de bande le plus cool depuis la trilogie des Ocean’s et Magic Mike, rien de moins. Soit le week-end d’inté de Jack, lanceur fraîchement débarqué de son patelin natal, au sein de la coloc de l’équipe de Baseball de la fac d’Austin qu’il s’apprête à intégrer. Soit, surtout, l’idée géniale d’insérer le logiciel je-m’en-foutiste de Linklater – chronique d’apprentissage et lose sur fond de nonchalance – dans un campus movie de mâles alphas : rencontre chimique entre une meute de chiens dopés à l’auto émulation et l’univers light des chroniques nostalgiques du cinéaste.

Nostalgie

Pour autant, de Boyhood à la nouba d’Everybody Wants Some !!, le projet reste le même : scanner une génération à travers le regard d’un ado au seuil de l’âge adulte. Outre les époques, ce sont surtout les yeux qui changent. C’était la part documentaire de Boyhood, qui faisait remonter la personnalité songeuse du petit garçon à la surface d’un récit finissant à son tour par rêvasser. Ici, au terme d’une décennie de crispation sociale et d’assouplissement des mœurs, pas encore menacé par l’ombre du Sida, 1980 représente un peu pour Linklater l’année la plus cool du siècle. C’est pourquoi le pouls du film accélère, évacuant soigneusement les personnages dont le passé trop lourd, comme cet imposteur de trente ans esquivant les responsabilités de l’âge adulte, ou l’avenir incertain, à l’image d’un première année dont la copine a un léger retard de règles, menacent d’ombrager la jouissance des autres. Le film fait ainsi le ménage autour de son concept : filmer une bande de sportifs insouciants, livrés le temps d’un weekend sans cours ni championnat, à toutes les expériences de l’internat.

De Dazed and Confused à Everybody Wants Some !!, le meilleur du cinéma de Linklater enregistre un flux de conscience continu. Comme le rapporte l’un de ses acteurs dans le dossier de presse d’Everybody, le réalisateur « se souvient absolument de tout, dans les moindres détails » ; au point, visiblement, de filmer l’entrée à la fac d’un personnage de 2014 avec la même précision que celle d’un étudiant de 1980. Comme si, entre les deux, le fil des événements ne s’était jamais rompu, n’avait jamais souffert le moindre pli, le plus petit motif de vieillissement. Les époques passent, les toiles de fond défilent, les modes disparaissent, mais le temps n’est qu’un continuum d’événements vus de l’intérieur – accordés tantôt à l’exclamation d’un weekend boyish, tantôt aux suspensions d’une enfance ponctuée par les gardes alternées. Boyhood et Everybody Wants Some !! partagent ainsi la même ambition d’embaumement : capter l’instantanée d’un regard. Pas n’importe lequel ; celui, vierge, d’un ado qui, jouissant pleinement des délices de son époque, ignore encore qu’elle ne reviendra pas.

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