Accueil > Actualité ciné > Critique > Un monstre à mille têtes mardi 29 mars 2016

Critique Un monstre à mille têtes

© Memento Films Distribution

Les témoins, par Benoît Smith

Un monstre à mille têtes

Un Monstruo de Mil Cabezas

réalisé par Rodrigo Plá

Quelque part dans une ville du Mexique, un homme se meurt. Son épouse Sonia, qui cherche à lui obtenir un traitement d’urgence, fait face à une administration médicale fuyante, dont la poursuite met au jour une situation dantesque qui semble même dépasser les interlocuteurs de la femme, où apparaît la position abusive des compagnies d’assurances dans le système de santé. En désespoir de cause, Sonia sort inopinément un pistolet et entreprend d’accélérer les procédures par la menace : le drame médical devient dès lors un fait divers qui, au bout de la course, aura duré vingt-quatre heures.

Tel est le sujet, dramatique et presque ordinaire, du quatrième long-métrage de Rodrigo Plá (La Zona, La Demora). Or celui-ci, paradoxalement, tâche d’équilibrer la tension dramatique en prenant une certaine distance avec le seul point de vue de la protagoniste désespérée – non en adoptant une posture de refrènement d’une émotion bien présente, mais en faisant circuler son point de vue entre Sonia et les individus qui croisent son chemin. Car le film, tout en suivant scrupuleusement le parcours de la femme et de son fils Darío qui l’accompagne en gardien désapprobateur, le met en scène sous d’autres angles : ceux sous lesquels les victimes, mais aussi quelques témoins de passage observent les événements, et y prennent parfois part plus ou moins malgré eux à des degrés divers, la perspective d’un témoin formulant souvent le hors-champ du témoin précédent. Il s’agit moins de contenir la subjectivité centrale du récit que de mettre en évidence le nombre de subjectivités mises en jeu et de parti-pris engagés, à quel point le drame personnel devient collectif, dépassant même les individus et les strates sociales. De Sonia à ses rencontres, des gens du commun aux employés et cadres des organismes concernés, on découvre un panorama humain aux prises (plus ou moins en connaissance de cause) à une situation sociale inhumaine qui en réalité les dépasse tous, même ceux les plus directement impliqués. La difficulté de saisir tous les tenants et aboutissants de l’affaire est appuyée intelligemment par le film qui, en laissant entendre des voix-off de témoins entendus au procès qui n’aura lieu qu’à la fin, suggère qu’il reconstitue les faits a posteriori, fragilisant encore les subjectivités des regards adoptés.

Les angles morts du jugement

Derrière ce choix de la multiplicité des points de vue, on devine sans peine un regard unique, celui du cinéaste, mais singulier non en ce qu’il chercherait à s’imposer par-dessus ceux de ses personnages, mais vise la justesse en partageant ces derniers, en rappelant à quel point il est difficile de jeter un regard unilatéral sur une telle situation. C’est aussi pourquoi Plá prend soin de ne jamais forcer le regard sur quiconque, de ne désigner aucun coupable clair ni aucun innocent tout à fait absolvable, de filmer chaque scène et chaque personnage en ménageant ostensiblement un certain hors-champ, non pour contraindre arbitrairement l’espace mais pour mettre en évidence à quel point notre propre position de spectateur-témoin ne nous permet pas de formuler de jugement arrêté. Car si tous sont partie prenante de la société qui a permis les aberrations contées dans le récit, aucun ne saurait reconnaître de réelle responsabilité sur quelque chose qui s’est développé bien au-dessus d’eux au point de devenir inextricable. C’est sans aucun doute par une telle conscience, une telle faculté de garder sa maîtrise d’artiste au niveau de son sujet, que l’on peut accomplir une œuvre aussi sincère d’observation du monde, une qui sait concilier rigueur de mise en scène, justesse du regard et attention au drame (que l’on n’a pas oublié). Cet échange de regards entre la mère et son fils, au moment où celui-ci a dérivé de son rôle de gardien pour se compromettre dans cette violence, ponctue terriblement le constat de la crise humaine à laquelle peut contraindre la confrontation à l’inhumain.

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