Accueil > Actualité ciné > Critique > Une séparation mardi 7 juin 2011

Critique Une séparation

Poignant vertige, par Marion Pasquier

Une séparation

Jodaeiye Nader az Simin

réalisé par Asghar Farhadi

Après avoir remporté l’Ours d’argent au Festival de Berlin en 2009 avec À propos d’Elly, l’Iranien Asghar Farhadi y raflait cette année l’Ours d’or et l’Ours d’argent pour l’ensemble des interprètes. Récompenses largement méritées tant le film excelle à tous les niveaux. Le scénario est très bien ficelé, la mise en scène est élégante, les compositions des comédiens sont remarquables. Impliquant totalement dans son récit le spectateur dont il exige une attention soutenue, le cinéaste dépeint avec une grande finesse la société iranienne. À travers des personnages forts, aux problématiques complexes, les questions posées, jamais frontales, percutent, les histoires individuelles s’ouvrent sur l’histoire collective. Un film d’une grande ampleur.

À Téhéran, parce que son mari Nader ne veut pas la suivre à l’étranger, où elle pense qu’il est profitable d’emmener vivre leur fille pré-adolescente (Termeh), Simin demande le divorce, quitte le foyer et retourne vivre chez ses parents. Nader engage alors Razieh pour s’occuper de son vieux père malade. La jeune femme est enceinte mais elle ne le dit pas et, accompagnée par sa fillette (Somayeh), elle commence, sans rien en dire à son mari, un travail qui se révèle vite éprouvant. Nader et Simin appartiennent à la classe moyenne, relativement ouverte, Razieh et Hodjat à un milieu précaire très respectueux envers la religion. à la moitié du film, comme dans À propos d’Elly, avec lequel Une séparation entretient bon nombre de similitudes, un incident se produit. Nader renvoie Razieh qui a laissé son père seul un moment, ils se disputent, il la pousse hors de l’appartement et ferme la porte. Razieh fait une fausse couche, accuse Nader d’en être responsable et amène l’affaire chez le juge.

Autour de cette confrontation, qui peu à peu implique d’autres témoins, se met en place tout un jeu de mensonges, de ruses déployées pour sauver les apparences, les êtres se dévoilent, les enjeux sociaux s’exacerbent. Chacun a ses raisons, impossible de juger les subjectivités qui se démènent dans des systèmes de valeurs différents. Le film donne la parole à tous, celle-ci est abondante, et le spectateur finit par se perdre dans l’exploration des points de vue. Les personnages reviennent sans cesse sur le moment où Nader a mis dehors Razieh. À mesure que le film avance, nous revisitons mentalement les scènes précédentes et nous nous mettons à douter de ce que nous avions perçu, compris. Comme pour le juge et pour les personnages entourant Nader et Razieh (Simin, sa fille, Hodjat), la vérité se perd pour nous dans l’amas des propos contradictoires.

Le film ne ménage pas le spectateur. Là encore comme dans le précédent opus du cinéaste, pendant deux heures, nous devons suivre des dialogues incessants, à travers lesquels se manifeste toute la subtilité du film, des scènes similaires se répètent en apportant chaque fois un éclairage légèrement différent, les plans sont très nombreux, le montage dynamique, notre attention doit être à son maximum pour ne rien perdre de ce qui se joue. Vertige délectable et nécessaire pour nous faire saisir la complexité des enjeux posés. Asghar Farhadi fait preuve d’une grande habileté pour nous immerger dans son histoire. Le scénario est très précis, la mise en scène, fluide et intense, très maîtrisée. La caméra colle à chacun des personnages, les suit, épouse leur nervosité, leurs incessants déplacements, nous faisant ainsi ressentir leurs bouillonnements intérieurs. On quitte peu l’appartement de Nader (de façon générale, on voit peu d’extérieurs, ce qui fait fortement songer à La Fête du feu, son film précédant À propos d’Elly) et les protagonistes. Mais dans ce microcosme résonnent les composantes de la vie iranienne. Les scènes chez le juge ponctuent le récit. Ce juge, ici, est un homme droit, nous sentons ses efforts pour être le plus impartial possible, ce qui rend plus délicat encore notre travail pour démêler la vérité. Pas de méchants ici, mais des êtres qui font ce qu’ils peuvent, une relativité de points de vue qui rend patente toute la complexité du monde.

Plus riche en cela qu’À propos d’Elly, où la plupart des personnages appartenait à la même classe sociale, Une séparation met en rapport deux mondes. Sans jamais prendre partie pour l’un ou pour l’autre, le cinéaste décrit leurs façons d’être respectives. Il ne juge pas plus Simin, femme libérée, déterminée, que Razieh, soumise aux préceptes religieux et effacée devant l’époux. Nader est peu conciliant envers Razieh, qu’il paie mal et qu’il oblige à se lever aux aurores (elle habite en périphérie). Mais Razieh n’abuse t-elle pas de la situation en réclamant de l’argent à Nader pour dédommager sa fausse couche ? Ce dernier semble plus rationnel, donc plus crédible, que Hodjat qui s’emporte. Devons-nous pour autant prendre parti pour celui que la vie a épargné ou pour celui que le chômage a rendu dépressif ? Simin et Nader, qui prennent des distances vis à vis de la religion, semblent par là-même plus lucides. Mais nous adhérons pleinement à la foi de Razieh : à sa panique lorsqu’elle appelle un prédicateur pour savoir si elle a le droit de laver le corps du vieil homme, ou, dans une scène magnifique, alors que tout pourrait être réglé si elle jurait sur le Coran, à son incapacité de le faire tant elle en redoute les conséquences. Il n’est pas si courant de se sentir si proche d’un personnage prisonnier de sa foi, d’en être aussi ému.

Une séparation est aussi l’histoire d’un divorce, que l’existence d’une enfant au milieu rend émouvante. La présence de Termeh conditionne la façon d’être de Simin et Nader, extrêmement soucieux du regard qu’elle leur porte. Parfois nous percevons les scènes depuis son point de vue, quand elle est en retrait, simple témoin (comme peut aussi l’être Somayeh, la fille de Razieh), parfois nous sentons que les réactions de ses parents sont conditionnées par le jugement qu’ils pensent qu’elle peut leur porter. Termeh doit décider si elle veut vivre avec son père ou bien sa mère. L’enjeu, pour ces derniers, est donc autant pragmatique qu’affectif. Qui de nous deux sera le plus à la hauteur ? Qui va pouvoir récupérer l’enfant ? La scène finale est excellente : Termeh est dans le bureau du juge, en larmes, elle va donner sa décision. Nous ne la connaîtrons pas car nous quittons le bureau avant, pour suivre les parents qui vont attendre dans le couloir. Le film s’arrête exactement au moment où nous nous disons : « il faut que cela finisse ici. »

Posant ambitieusement divers problèmes (les classes sociales, la religion, le divorce, les relations parents-enfant, les relations de couple, l’immigration, le mensonge, le souci des apparences, la place des femmes, la responsabilité...), Une séparation parvient à donner de la force à chacun d’eux, jamais il n’apparaît « fourre-tout ». S’il marque autant, c’est qu’il pose des questions et ne répond jamais. Le jeu des acteurs, dont certains étaient déjà présents dans À propos d’Elly (Peyman Moadi, Shahab Hosseini), est remarquable, tous interprètent avec brio des rôles de composition. Une séparation est un film d’une grande densité, humaine, éthique et politique.

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