Pas tout à fait vingt-huit, mais vingt-trois ans : c’est le temps écoulé entre le premier et le troisième volet de la franchise britannique imaginée conjointement par Danny Boyle (derrière la caméra) et Alex Garland (au scénario). Cette suite tardive s’accompagne aussi d’une remise à jour partielle, puisque le deuxième épisode (réalisé et écrit par Juan Carlos Fresnadillo), qui s’achevait sur la propagation en France du « virus de la fureur », est presque rayé de la mémoire par un carton nous apprenant que la maladie a fait long feu en Europe et que seule la Grande-Bretagne, épicentre et désormais unique foyer de l’épidémie, est mise en quarantaine par le reste du monde. Le recentrage opéré par le récit ne relève toutefois pas tout à fait d’un retour aux sources, tant le film se détache de l’horizon strictement horrifique de ses prédécesseurs pour se concentrer sur l’esquisse d’une drôle de dystopie. Depuis son émergence, le virus a muté et ses victimes ne sont plus seulement des zombies-enragés périclitant au bout de quelques semaines, mais des sortes d’hommes de Cro-Magnon divisés en plusieurs sous-catégories – les infectés « classiques », les « rampe-lents » (d’abominables boules de graisses se goinfrant avec gourmandise de lombrics) et les « Alphas », gigantesques bonhommes sur qui le virus agirait, dixit un personnage, comme des stéroïdes.
Ce qui intéresse manifestement Boyle et Garland, c’est le spectacle d’une régression s’accompagnant, comme le veut la règle des films de zombies, d’un écart de moins en moins prégnant entre ce qu’il reste de l’humanité et son reflet distordu incarné par la figure du mort-vivant (ou ici, de l’infecté). Adoptant le point de vue d’un jeune garçon, Spike (Alfie Williams), le scénario ne cesse ainsi de tricoter une mise en équivalence entre les deux camps, qu’il s’agisse de la ressemblance physique entre les Alphas et le père du héros (Aaron Taylor-Johnson) ou de la monstruosité en puissance de la petite communauté au sein de laquelle ils vivent, qui affiche son pire visage lors d’une sinistre scène de fête. Même la mère de Spike, Isla (Jodie Comer), est atteinte de dégénérescence et croit voir en son jeune fils la présence de son propre paternel, qu’elle appelle donc « Dad ». Le récit consistera in fine à substituer au corps de cette femme malade celui d’un bébé d’infecté (découvert au détour d’une invraisemblable séquence d’accouchement) qui prendra son nom, mais aussi à dépeindre un univers gangrené par une paternité/masculinité toxique – les Alphas, dont l’apparence semble inspirée par le Saturne de Goya, non contents d’afficher une stature de trois mètres de haut et une musculature imposante, exhibent aussi un pénis long comme le bras qui pend fièrement devant les caméras-iPhone 15 de Danny Boyle.
On voit bien, à la lecture de ces quelques lignes, le mélange de grand n’importe quoi et de balisage scénaristique dont 28 ans plus tard est le fruit. Mais la trace la plus manifeste de régression est ailleurs, dans le style de Danny Boyle qui, loin de ses tentatives les plus académiques (Steve Jobs, notamment), renoue avec l’esthétique supra-pubarde de ses débuts, dans un déluge d’effets confinant à la nausée. On sait que Boyle est un cinéaste de la saturation (les scènes qui ne sont pas noyées sous de la musique se comptent sur les doigts d’une main), mais il aura rarement succombé avec tant d’ardeur à ses mauvais penchants. Acmé de cette tendance : à l’issue d’une séquence, Spike vomit directement sur la caméra. Le réalisateur britannique s’imagine sûrement en formaliste subversif ; il est en vérité un pasteur forcené de la laideur, et son film une croûte éloignant la franchise de son modeste objectif (une réactualisation des classiques du genre) pour dessiner une nouvelle saga (cf. la fin suspendue) augurant le pire.