« Cette quête, c’est un peu comme partir à la recherche de la baleine blanche, de l’inconnu, du mystère » : c’est ce que déclare Werner Herzog à Steve Boyes, un biologiste sud-africain dont les yeux bleus perçants évoquent immédiatement le regard illuminé des personnages incarnés par Klaus Kinski à l’époque d’Aguirre ou de Fitzcarraldo. La référence à Moby Dick est loin d’être gratuite : être ou ne pas être Achab, telle est la question qui sous-tend le projet de Ghost Elephants. Hanté par « un rêve qui ne lui appartient pas », celui de Josef Fenykovi, l’homme qui a chassé et tué dans les années 1950 un éléphant aux dimensions spectaculaires, Boyes a voué dix années de sa vie à Henry – nom donné à l’animal mythique. Conscient qu’il ne peut rendre le fantôme à la vie, le scientifique part sur les traces de ses descendants sur les hauts plateaux d’Angola, en effectuant des prélèvements ADN. Mais contrairement à d’autres figures d’explorateurs herzogiens, Boyes n’a pas la personnalité d’un chasseur, ni d’un collectionneur. Il ne fait même pas partie de ces gens pris d’une pulsion scopique aiguë : rencontrer un de ces éléphants permettrait certes d’assouvir un long désir, mais éviderait l’enquête de tout son mystère. Avant le début de l’aventure, il confesse qu’il vaudrait mieux ne pas rencontrer l’objet de ses rêves, pour qu’on puisse passer le reste de sa vie à le chercher. Quand il réussit, dans l’une des séquences les plus accomplies, à capturer l’image d’un possible descendant d’Henry sur son iPhone, le moment de liesse est immédiatement interrompu par un plan de Boyes face à un arc-en-ciel, l’air maussade. Chercheur condamné à une errance sans fin, figure obsessionnelle effrayée par son propre désir, il est un Chevalier à la triste figure, dénué d’ironie. Filmé en plan large à côté du titanesque éléphant (présenté dans une salle du musée The Smithsonian, sans ses cornes, ni son crâne, trop lourds pour être suspendus), il représente la faiblesse humaine face à un mystère qui le dépasse – au risque de verser parfois dans l’impensé colonial d’une forme de « mystique » africaine (les chœurs lancinants de la bande son en rajoutent une couche). Recroquevillé sur sa chaise, balbutiant son discours scientifique devant la cour du roi de Nkangala, il illustre une forme de vanité occidentale mêlée d’exotisme.
Le film va toutefois s’atteler à questionner en partie l’horizon commun que partagent le documentaire et le roman de Melville, à savoir que leurs quêtes ne sont au fond qu’un prétexte pour se confronter à une altérité inquiétante. La rencontre entre l’équipe du film et le groupe des master trackers (un groupe d’Angolais spécialisé dans la recherche d’indices concernant la race d’éléphants inconnue), mené par le charismatique Xui, est en cela déterminante. Dans une scène de rituel nocturne, on voit l’un de ces masters en transe, sous la douce lumière du feu, tandis que Boyes, assis sur le côté, l’observe, incapable de participer au mouvement collectif. Après coup, le jeune homme, qui s’est dit animé par l’esprit de l’éléphant, ne ressent contrairement à Boyes ni ravissement, ni mélancolie ; simplement un sentiment de joie diffus. La maîtrise de ce groupe d’Angolais tient au fait que l’animal n’a pour eux rien d’étranger. Sans qu’ils ne l’aient jamais vu, sa présence déteint sur leur territoire. Plus loin dans le film, alors que toute l’équipe est prête à abandonner les lieux après avoir inspecté sans succès une zone délimitée, Xui sent un poil d’éléphant de moins d’un centimètre sur l’écorce d’un arbre. À la manière du personnage, Herzog s’attarde sur le presque rien, sur l’invisible. C’est peut-être ce qui permet au film d’échapper au goût du spectaculaire façon National Geographic : une attention sublimée en empathie.