La dernière édition du festival de Cannes a été en grande partie hantée par la littérature : si La Bola Negra, L’Inconnue et le Journal d’une femme de chambre sont des adaptations, Fatherland proposait quant à lui une biographie romancée de l’écrivain allemand Thomas Mann et plusieurs productions reposaient sur une structure romanesque (le chapitrage pour La Vie d’une femme et Quelques jours à Nagi ou le processus d’écriture pour Autofiction et La Vénus électrique). Il en va de même pour Histoires de la nuit, même si le film s’écarte de ce qui faisait l’intérêt du roman de Mauvignier pour se concentrer sur la simplicité de son argument narratif : la soirée d’anniversaire de Nora (Hafsia Herzi), mère d’Ida (Tawba El Gharchi) et épouse d’un fermier, Thomas (Bastien Bouillon), est parasitée par le retour d’une vieille connaissance, Frank (Benoît Magimel), petit mafieux tout juste sorti de prison. Accompagné de ses frères, il prend en otage la famille ainsi que leur voisine, Cristina (Monica Bellucci), une artiste peintre qui s’occupe parfois de leur fille. La réalisatrice navigue donc entre les eaux du thriller, du film social et du drame familial, sans toutefois jamais réussir à transcender ce mélange des genres.
Dès le début, on comprend que Nora cache un lourd secret, le récit s’attardant sur un élément bénin, grâce auquel elle sera retrouvée par Frank : elle souhaite qu’une vidéo de famille publiée par sa fille sur Tiktok et devenue virale soit supprimée. La scène s’achève sur une réplique assassine d’Ida à sa mère : « J’aimerais être comme toi : orpheline. » En soulignant de la sorte certains éléments de l’intrigue (l’enfant menace réellement de perdre ses parents en les exposant sur Internet), le film semble plus occupé à durcir l’ossature du roman qu’à l’emmener sur un terrain proprement cinématographique. Cette manière de muscler les coutures du scénario s’accompagne par ailleurs d’une faiblesse narrative : les dialogues entre Cristina et son ravisseur appuient un discours grossier sur la différence de classe et de capital culturel, les deux collègues de Nora, invitées à sa fête, n’ont pas vraiment de substance, tandis que le caractère dysfonctionnel du couple est lourdement suggéré par leur absence de vie sexuelle, sans que la cinéaste ne prenne le temps de poser un regard sur leur relation. Malgré la monotonie de la mise en scène, on sent chez Mysius le désir d’exprimer un point de vue féminin sur l’acte créateur, qui serait intimement lié à l’expérience de la domination masculine : le personnage de Hafsia Herzi devient Nora pour ne plus être sous l’emprise de Franck, Cristina achève son tableau après avoir été sous la coupe de ses associés et Ida perce le mystère de son propre nom au cours de cette sombre nuit, où des hommes inconnus ont fait irruption dans ce qui était jusque-là pour elle le monde insouciant de l’enfance. Quelques trouvailles visuelles se dégagent d’ailleurs lorsque Mysius se concentre sur elle : à quelques minutes de la fin, la lumière qui baigne son visage dans la pénombre prépare l’importance qu’elle aura dans le dénouement. C’est peut-être la seule marque d’autrice dans la filmographie de Léa Mysius : un certain don pour filmer la fin de l’innocence.