© Les Films du Losange
Le Cri des gardes

Le Cri des gardes

de Claire Denis

  • Le Cri des gardes

  • France2026
  • Réalisation : Claire Denis
  • Scénario : Suzanne Lindon, Andrew Litvack, Claire Denis
  • d'après : Combat de nègre et de chiens
  • de : Bernard-Marie Koltès
  • Image : Éric Gautier
  • Décors : Thierry Flamand, Oumar Sall
  • Costumes : Judy Shrewsbury, Olivier Bériot, Khady Ngom
  • Son : Jean-Paul Mugel
  • Montage : Guy Lecorne
  • Musique : Tindersticks
  • Producteur(s) : (France) Didier Abot, Thibaut Luque, (Sénégal) Assane Diagne, Fabrice Gilbert, Benoit Pilot
  • Production : Vixens, Curiosa Films, Saint Laurent Productions, Arte France Cinéma
  • Interprétation : Isaach de Bankolé (Alboury), Matt Dillon (Horn), Mia Mckenna Bruce (Leone), Tom Blyth (Cal), Brian Begnan (Nouofia), Moussa Thiam (Moses)
  • Distributeur : Les Films du Losange
  • Date de sortie : 8 avril 2026
  • Durée : 1h49

Le Cri des gardes

de Claire Denis

Bas les armes


Bas les armes

En 2022, dans Stars at Noon, Claire Denis avait déjà démontré qu’elle éprouvait plus d’intérêt pour le corps de ses jeunes acteurs que pour le cadre nicaraguayen, qu’elle diluait, entre deux étreintes, dans une intrigue politique confuse et maladroite. Dans Le Cri des gardes, même le corps, le fameux cinéma du corps cher à la cinéaste, rend les armes.  Si la mise en scène de Stars at Noon était flasque, celle du Cri des gardes est quant à elle raide comme un piquet, ou comme ses deux protagonistes, Horn (Matt Dillon) et Alboury (Isaach de Bankolé), dressés des deux côtés d’une grille pendant presque l’ensemble du récit. Le point de départ de la pièce de Bernard-Marie Koltès dont le film est adapté, Combat de nègre et de chiens, cochait pourtant toutes les cases du film denisien : dans un immense chantier français installé en Afrique subsaharienne, un homme noir vient demander le cadavre de son frère, Nouofia (Brian Begnan), le jour même où Leone (Mia McKenna Bruce), la nouvelle épouse du patron, arrive depuis l’Europe. Tout le potentiel dramatique de cette histoire consistait à voir deux corps étrangers, qui n’avaient pas vocation à se rencontrer, à interagir et à parasiter les lois tacites d’un chantier peuplé d’hommes blancs. C’est le moindre souci du Cri des gardes : il n’y a pas, à proprement parler, de rencontre entre les personnages, seulement des échanges protocolaires entre Blancs et Noirs, entre patron et employés ou entre hommes et femmes. D’où une forme qui se limite le plus souvent à des champs-contrechamps, réduisant considérablement l’agentivité des personnages et la gamme de jeu des acteurs qui, pour la plupart, posent : sous la lumière crue des appartements de fonction ou celle, chaude, du chantier, le regard vide, habillés en Anthony Vaccarello (encore un film victime des productions Saint Laurent !). Mais c’est certainement ce que le film fait d’Isaach de Bankolé qui reste le plus regrettable : relégué aux marges du chantier, il est présenté comme un personnage principal tout en étant traité comme une figure secondaire, qui n’intègre jamais la troupe des acteurs anglophones, à rebours de l’hétérogénéité que semblait travailler le récit.

Voilà ce qu’on pourrait appeler un cas critique : il est difficile de reprocher à une autrice de ne pas aller jusqu’au bout d’une histoire qui était faite pour elle, en particulier lorsque ses derniers films ont été décevants. Denis aurait-elle souhaité faire un pas de côté, marquer une rupture dans sa production cinématographique ? Pourtant, le film épouse bien la vision du monde que propose la cinéaste depuis ses débuts, à savoir que tout espace est promis à un devenir-carcéral. Quoi de plus denisien que ces industriels français enfermés dans un chantier sur le déclin, censés être protégés par des gardes noirs qui, à la première faute, prendront la défense des leurs ? Même de ce matériau, Claire Denis tire peu de chose. Chez Koltès, le « cri des gardes » constitue une menace latente, le signe que les Blancs et les Noirs finiront par mener un combat à mort et que la justice envers Alboury ne sera jamais rendue. Dans l’adaptation, il ne sert qu’à créer une atmosphère oppressante, Denis préférant, à la fin, étouffer la lutte raciale (qui est le sujet de son film) dans une querelle de contremaîtres. Perdant son caractère politique, le film aurait de fait pu se dérouler dans n’importe quel espace clos. Il y a lieu de se demander pourquoi Claire Denis tient encore à filmer l’ailleurs, tant l’autre se réduit presque toujours au même.

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