© Gaumont / Roger Arpajou
Le Temps d’aimer

Le Temps d’aimer

de Katell Quillévéré

  • Le Temps d’aimer

  • France, Belgique2023
  • Réalisation : Katell Quillévéré
  • Scénario : Katell Quillévéré, Gilles Taurand
  • Image : Tom Harari
  • Décors : Florian Sanson
  • Son : Thomas Grimm-Landsberg
  • Montage : Jean-Baptiste Morin
  • Musique : Amine Bouhafa
  • Producteur(s) : Philippe Martin, Jean-Yves Roubin, Justin Taurand, David Thion, Cassandre Warnauts
  • Production : Les Films du Bélier, Les Films Pelléas, Frakas Productions
  • Interprétation : Anaïs Demoustier (Madeleine), Vincent Lacoste (François), Morgan Bailey (Jimmy), Paul Beaurepaire (Daniel, 18 ans), Josse Capet (Daniel, 10 ans), Hélios Karyo (Daniel, 5 ans)...
  • Distributeur : Gaumont Distribution
  • Date de sortie : 29 novembre 2023
  • Durée : 2h05

Le Temps d’aimer

de Katell Quillévéré

Ma jeunesse fout le camp


Ma jeunesse fout le camp

S’ouvrant sur des images de femmes tondues à la Libération, Le Temps d’aimer laisse d’abord l’impression de suivre un parcours d’émancipation féminine – celui de Madeleine (Anaïs Demoustier) – dans un climat de misogynie affichée. Le mélodrame se révèle pourtant plus complexe : il raconte plutôt l’histoire d’un couple (Madeleine et François, incarné par Vincent Lacoste) dont l’union est scellée par l’aveu de leurs secrets respectifs, soumis aux jugements d’une époque dont Katell Quillévéré et son coscénariste Gilles Taurand entendent pointer l’intolérance. Tandis que Madeleine doit vivre avec la culpabilité d’un enfant né d’une liaison avec un jeune officier allemand, François traîne le fardeau d’une homosexualité mal assumée.

Attentif à ses deux acteurs principaux (la direction des comédiens était déjà l’atout du Monde de demain, le biopic de NTM écrit et réalisé par Quillévéré), le film joue beaucoup de leurs qualités respectives, tout en les opposant. L’aisance et la technicité discrète de Demoustier font de Madeleine un assez joli personnage de mélodrame, bien qu’un peu limité dans sa dimension unilatéralement tragique (elle affronte en deux heures presque tous les malheurs de la vie). Le cas de Vincent Lacoste est plus intéressant. Son jeu, plus inégal et problématique par moments, soulève une question qu’on évite bien souvent de poser à propos des jeunes acteurs dès lors qu’ils ne sont plus vraiment jeunes : comment et à quel prix passer le cap des trente ans ?

La jeunesse de Vincent Lacoste, des Beaux gosses à son rôle récent de prof remplaçant dans Un métier sérieux, s’est traduite d’abord à l’écran par un rire sonore et éclatant, mais aussi une attitude faite d’un mélange de nonchalance et d’ironie, qui trouvait son accomplissement avec le personnage de Lousteau dans Illusions perdues. Par sa façon de clore (provisoirement ?) cette première période de la filmographie de l’acteur, Le Temps d’aimer dessine un tournant : Lacoste y joue successivement un étudiant un peu dilettante, un homme marié gérant un club de GI’s près d’une base militaire, un prof de fac (à la Sorbonne) et un père de famille vivant en secret une liaison avec l’un de ses étudiants. Si le mélodrame lui offre par son ampleur une latitude de jeu assez exceptionnelle (le récit s’étend sur plus de vingt ans, de l’après-guerre à la fin des années 1960), l’acteur y demeure longtemps un jeune homme ne vivant que pour son désir – de poésie et d’hommes, essentiellement. Sur le terrain du coming out impossible, il surprend par sa désinvolture et sa candeur, abordant chaque mensonge et chaque scène de sexe à la manière d’un adolescent, comme s’il commettait une bêtise. Lorsque François est ainsi confronté à un GI très viril (Morgan Bailey), dans une scène d’amour à trois (avec Madeleine), la composition de Lacoste déjoue le côté platement transgressif de la situation en retrouvant la gaucherie des Beaux gosses.

Le film n’a pourtant pas été écrit dans cet esprit de légèreté, mais plutôt dans celui, grave et lourd, du drame sur l’homophobie, un peu dans le style des Roseaux sauvages de Téchiné (que Gilles Taurand avait déjà scénarisé). Lorsque ce film-là rattrape le personnage de François et l’entraîne dans un procès pour mauvaises mœurs, Lacoste incarne alors le mari coupable avec une gravité assez compassée, dans une composition tire-larmes qui efface la singularité de son jeu. Le voilà enfin devenu un homme tel que le cinéma français moyen (celui de Nicole Garcia, par exemple) adore les dépeindre : tiraillé, fragile, taillé pour faire l’objet d’une étude psychologique. Reste qu’à travers le cas Lacoste, Le Temps d’aimer a donné à voir la métamorphose d’un jeune homme de trente ans en acteur tout-terrain du cinéma français (un futur Romain Duris ?). En un peu plus de deux heures, on aura vu, au moins, une (ou sa) jeunesse foutre le camp.

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