Les Garçons de la bande
Les Garçons de la bande
    • Les Garçons de la bande
    • (The Boys in the Band)
    • États-Unis
    •  - 
    • 1970
  • Réalisation : William Friedkin
  • Scénario : Mart Crowley
  • d'après : la pièce The Boys in the Band
  • de : Mart Crowley
  • Image : Arthur J. Ornitz
  • Montage : Gerald B. Greenberg, Carl Lerner
  • Producteur(s) : Mart Crowley
  • Interprétation : Kenneth Nelson (Michael), Peter White (Alan McCarthy), Leonard Frey (Harold), Cliff Gorman (Emory), Frederick Combs (Donald), Laurence Luckinbill (Hank), Keith Prentice (Larry), Robert La Tourneaux (Cowboy Tex)
  • Bonus DVD : Acte 1 : la pièce (13 mn), Acte 2 : le film (24 mn), Acte 3 : 40 ans de « Garçons de la bande » (5 mn)
  • Éditeur DVD : Carlotta Films
  • Date de sortie DVD : 20 février 2013
  • Durée : 1h58

Les Garçons de la bande

The Boys in the Band

réalisé par William Friedkin

Réalisé juste avant que William Friedkin ne s’impose à Hollywood avec French Connection, Les Garçons de la bande est l’adaptation d’une pièce de théâtre à succès tournant autour d’un groupe d’amis homosexuels new-yorkais. Subversif à l’époque de sa sortie (1970), très daté aujourd’hui, le film n’en est pas moins le témoignage dépourvu de tendresse d’une époque où homosexualité et épanouissement ne semblaient pas faire bon ménage.

Contre toute attente, The Boys in the Band, la pièce qu’écrivit Mart Crowley, remporta un vif succès lors de sa présentation à Broadway en 1967. La surprise tient du fait qu’en choisissant de mettre en scène un groupe d’homosexuels alors que les événements de Stonewall de 1969 n’avait pas encore permis d’amener sur le devant de la scène médiatique la communauté gay, les producteurs prenaient là un pari sacrément risqué. William Friedkin, encore peu connu du grand public mais déjà à l’affût des sujets qui indisposent, choisit pour son quatrième long-métrage d’en faire une adaptation fidèle au point de s’adjoindre les services des acteurs principaux. Le résultat est plutôt inattendu : si l’on est tenté par endroits de n’y voir qu’une pièce filmée, ce n’est que pour mieux souligner l’enfermement des personnages dans leurs rôles – voire leurs caricatures –, ce qui de la part d’un auteur qui avait atteint les sommets de la claustrophobie dans Bug en 2007, n’a finalement rien d’étonnant. Quand on sait également que Friedkin n’y est pas allé de main morte lors de sa plongée dans le milieu gay/SM au début des années 1980 dans Cruising (qui avait soulevé une vague de protestations à l’époque), on n’est pas non plus surpris qu’il fasse de sa galerie de personnages un miroir inconfortable d’aigreurs où la manipulation prend le pas sur toute forme d’empathie.

Au départ, on a donc un concept : six amis de longue date se réunissent dans l’appartement luxueux de l’un d’entre eux pour organiser un anniversaire-surprise. Un hétérosexuel qui n’était pas de la partie s’incruste inopinément et confronte – au travers de son regard et de ses jugements – la bande de garçons à la dureté d’un monde environnant où bonheur et homosexualité ne semblent pas faire bon ménage. Les répliques (souvent très camp) fusent comme des torpilles et les acteurs rivalisent d’un cabotinage maîtrisé pour faire éclore la singularité de leur personnage. La soirée dérape lorsque l’hôte soumet ses convives à un drôle de jeu de la vérité où la solitude et les frustrations de chacun se révèlent aux yeux de tout le monde. La résolution du dilemme et des enjeux ne se fait donc jamais vers le haut mais va plutôt fouiller du côté des bas instincts, de la pulsion égoïste qui tient à distance toute forme d’humanisme. De la part du réalisateur du récent Killer Joe, on n’en attendait effectivement pas moins. Ce qui surprend peut-être davantage, aux yeux du spectateur de 2013, c’est cette raideur avec laquelle les homosexuels sont noyés dans des névroses d’une autre époque, enfermés dans un vase clos (l’appartement/scène de théâtre) d’où la vie s’échappe mais ne rentre jamais. Les bonus proposés dans le DVD nous apprennent d’ailleurs – ce qui n’est pas surprenant – que les décennies 1970 et 1980 (où le militantisme politique eut pour objectif de briser les caricatures) ont fait de ces Garçons de la bande une pièce et un film peu fréquentables et variablement appréciés. Aujourd’hui, il serait encore tentant de s’en tenir à ce jugement teinté de malaise, à l’heure où la représentation de l’homosexualité a considérablement évolué au cinéma et à la télévision depuis la fin des années 1990.

Pourtant, réduire cette œuvre importante dans l’histoire sociale du cinéma au décalage qui subsiste aujourd’hui dans sa réception serait certainement du gâchis. Le volontarisme qui pousse aujourd’hui à associer les homosexuels à une image forcément positive tend à faire oublier les épreuves du passé. Il suffit de se pencher sur les biographies des acteurs du métrage et découvrir que cinq d’entre eux sont morts du Sida entre 1986 et 1993 (les pires années) pour comprendre que ce que dépeignait Friedkin avec une vraie cruauté psychologique, c’était la destinée fulgurante d’une génération condamnée à rester marginale, décimée avant de connaître l’égalité des droits, en somme, étrangère au bonheur. Si l’hystérie caractérisée de certaines scènes insistent sur un malaise générationnel, c’est finalement l’amertume qui laisse une empreinte indélébile. Comme si, pendant près de deux heures, nous avions fréquenté un groupe d’amis aux rapports indéchiffrables (l’amour et le désir sont globalement absents ou portent sur des tiers qu’on ne verra jamais) et qu’après les avoir quittés, toute leur tristesse dissimulée nous revenait en pleine figure. Les Garçons de la bande, c’est donc le troublant témoignage d’une époque révolue où l’auto-dérision était le meilleur paravent contre une mélancolie beaucoup plus sourde.

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