En 2006, Jean-Luc Godard devait recycler un projet pensé pour le Collège de France, et intitulé « Collage(s) de France » en exposition pour le Centre Pompidou. Le Fresnoy, Studio National des arts contemporains étant associé à la production de ce projet, son directeur Alain Fleischer décida d’inviter le cinéaste à participer activement à l’année scolaire de ses étudiants. Au cours de cette année, Fleischer a filmé les rencontres du cinéaste avec des interlocuteurs variés. Ces « morceaux de conversations » constituent les restes de tous les projets qui finalement, ont demeuré inaboutis : l’année de résidence au Fresnoy, le projet d’exposition, le documentaire, lui-même.
Le coffret édité par Montparnasse regroupe le documentaire de Fleischer, et les interventions au Fresnoy, sous l’œil de Godard, de personnalités influentes sur cinéma d’aujourd’hui. Ce film-puzzle et ses bonus constituent, en négatif, un portrait du cinéaste, mais aussi de toute la cinéphilie française.
« Ce n’est pas une image juste, c’est juste une image », ou encore « le cinéma, c’est la vérité, 24 fois par seconde » : C’est peu de dire qu’au-delà de son cinéma, Jean-Luc Godard est connu du grand public pour ses sentences définitives sur le cinéma, l’art ou bien la politique. Dans ses interviews, dans les films où il se met en scène, Godard aime à se placer en position d’oracle qui déclame certes des formules d’une parfaite justesse, mais aussi des monceaux d’oxymores lourds de sens ou encore des jeux de mots faciles.
À l’occasion de la préparation par Godard, en 2006, d’une exposition initialement baptisée « Collage(s) de France » prévue au centre Pompidou, Alain Fleischer, directeur du Fresnoy, a décidé de filmer Godard au travail, mais aussi de profiter de l’élaboration de ce projet pour organiser une rencontre suivie entre le cinéaste devenu mythe, et cinéastes en devenir que sont les étudiants du Fresnoy. Entre la maison du cinéaste en Suisse, les locaux du Fresnoy à Lille et le Centre Pompidou, Fleischer nous rend témoin des propos échangés entre le cinéaste et des interlocuteurs variés, qui abordent l’état actuel de la pensée de Godard sur les images, mais aussi de revenir sur sa carrière passée, et qui le confrontent à la création contemporaine telle qu’elle se pratique au Fresnoy.
Ce qui se noue peu à peu, au fil des rencontres, c’est justement l’impossibilité du dialogue entre Godard et ses interlocuteurs. Les anciens complices Labarthe ou Straub ressassent avec une pointe d’amertume le bon vieux temps, sans trouver véritablement l’assentiment de leur ancien compère. Le critique Jean Narboni qui rend visite à Godard chez lui à Rolle se heurte à un nœud de contradictions lorsqu’il aborde la question compliquée de la pensée du cinéaste sur la communauté juive et sur la création de l’État d’Israël. Ces morceaux de conversations, loin d’offrir des réponses sur qui est Godard, constituent davantage un portrait-mosaïque par la négative. À chaque rencontre, on voit Godard refuser d’être ce que son partenaire attend de lui. Il rechigne successivement à tenir le rôle du vieux compagnon de route rétif à la nouveauté, du cinéaste confirmé devenu passeur pour les générations nouvelles, de l’exégète de son propre œuvre, ou encore d’artiste assagi exposant pour l’Institution. En juxtaposant ainsi tous les emplois que Godard rechigne à endosser, Fleischer dessine les contours du portrait d’un homme qui met un point d’honneur à n’être pas à la place qu’on lui assigne. C’est cela, peut-être, incarner un mythe : être toujours peu ou prou imperméable à la parole, à la pensée des autres, résister sans cesse. S’il est question de « morceaux de conversations », c’est parce que jamais le dialogue n’est engagé ; jamais, avec Godard, la relation ne prend corps. Qu’il s’oppose aux représentants du centre Pompidou que sont Dominique Païni ou Nathalie Crinière, ou qu’il choisisse la bienveillance naïve du journaliste Christophe Kantcheff pour être interviewé dans les décombres de l’exposition, rebaptisée « Voyage(s) en utopie », c’est le même refus de la relation qui se fait sentir.
C’est bien le naufrage du projet initial d’exposition que documente le film de Fleischer, en même temps que l’échec de la collaboration du cinéaste au Fresnoy. On sent avec quelle malice le directeur du Fresnoy souhaitait désarçonner l’artisan du cinéma « moderne » qu’est Godard en le confrontant à des travaux constitués de dispositifs techniques complexes. À un étudiant qui a élaboré selon le cahier des charges imposé par l’école, une installation vidéo régie par un dispositif technique compliqué, Godard ne cesse de demander, visiblement très désappointé, pourquoi le jeune homme n’a pas réalisé un documentaire très simple, dans lequel on assisterait à la fabrication de sa machine. Alors que Fleischer veut bousculer Godard en le confrontant, au sein du Fresnoy, à la technologie la plus avant-gardiste, ce dernier ne cesse d’implorer un retour au réel tout nu.
Mais il semble que JLG tienne sa revanche, lui qui n’a consenti à être filmé qu’à des conditions de tournage absolument réglementées par ses soins, jusque dans le choix de l’éclairage, ou du matériel utilisé. Au point que l’on ne peut s’empêcher de penser que, d’une certaine manière, c’est lui-même qui contrôle l’image qui est faite de lui, et que le fameux documentaire très simple qu’il appelait de ses vœux, c’est en fait Alain Fleischer qui l’a réalisé.
De même, Jean-Luc Godard s’est soustrait à l’obligation de venir aux rencontres qu’il aurait du mener au Fresnoy. Si bien que divers intervenants, critiques ou historiens du cinéma prennent la parole dans les locaux de Lille, tandis que le cinéaste, de chez lui, observe le discours qui est tenu sur son oeuvre. Les éditions Montparnasse ont eu la bonne idée de proposer en bonus ces interventions de Nicole Brenez, Jean Douchet, Jean-Michel Frodon, et d’autres qui au-delà de ce qu’elles peuvent nous apprendre sur les films eux-mêmes, nous révèlent surtout quel rapport, familier ou déférent, entretient chacun avec le « maître ».
Lors de la sortie en salle de son film, Alain Fleischer a suivi de près l’exploitation à Paris en présentant chaque semaine une séance, accompagné chaque fois d’un nouvel invité ayant côtoyé le cinéaste. Il était très surprenant, lors des débats qui s’engageaient à l’issue de la projection, entre ces invités et le public, combien Godard ne représente seulement une personne, un cinéaste, ou une œuvre, mais bien une véritable incarnation de la cinéphilie. C’est ce qu’excelle à montrer Morceaux de conversations : au-delà de la réalité de l’homme, de ses contradictions, parler de Godard, ce n’est pas seulement parler de son œuvre, mais c’est aussi une façon, pour chaque cinéphile, de se définir son positionnement face au cinéma. C’est sans doute cela, être une icône.