The House That Jack Built
    Sélection officielle – Hors compétition

    The House That Jack Built

    réalisé par Lars Von Trier

    Rancunier, Lars Von Trier ruminait son bannissement du Festival de Cannes depuis 2011, suite à ses propos ambigus concernant Hitler en marge de la présentation de Melancholia. Son purgatoire prend fin avec ce film en forme de règlement de compte qui retourne en tous sens l’obsession du mal et de la création. Au détour d’une route forestière, Jack (Matt Dillon) fait la rencontre d’une femme en panne de voiture qu’il ne va pas tarder à assassiner à coup de cric. Première occurrence d’une longue série, ce meurtre est perçu depuis le point de vue unique de son auteur, enfant maléfique qui a grandi dans un monde pour lequel il ne ressent aucune empathie. Différents meurtres se succèdent comme autant de pulsions qui amènent chaque fois à une mise en scène macabre plus sophistiquée. L’insertion d’images d’un documentaire dans lequel Glenn Gould interprète les Variations Goldberg de Bach introduit le motif de la variation artistique. Chapitrés en apparence comme autant de passages obligés du slasher, les meurtres d’inconnues, d’une femme aimée et de sa propre famille se succèdent.

    À mesure qu’il détruit des vies, Jack s’efforce aussi de construire une maison, plusieurs fois rasée au bulldozer, qui trouvera sa forme et son matériau, inattendus, à l’issue du film. Son parcours criminel est commenté par un discours dialectique qui se noue entre lui et une voix que l’on peut successivement interpréter comme celle d’un psy confesseur, de son surmoi, ou du diable lui-même. Utiliser la pulsion de mort pour faire œuvre d’art, c’est ouvertement le propos de ce psychopathe. Lars Von Trier reprend en filigrane ce programme en empruntant à l’histoire de l’art le motif de la mise en scène de la mort : la façon dont Jack empaille un enfant évoque les installations morbides des frères Chapman, la barque qui combat les flots dans l’épilogue convoque les peintres français réalistes du XIXème siècle qui étudiaient les cadavres à la morgue pour les représenter au mieux dans des tableaux monumentaux. Dans un grand écart de tonalités, le film passe de la comédie grand-guignolesque à l’évocation des dictateurs du XXème siècle, invités d’honneur provocateurs à ce bal macabre qui charrie des images documentaires de découverte des camps nazis. La chambre froide dans laquelle Jack entrepose les cadavres qui s’accumulent sur des étagères prend des airs de baraquement de camp de concentration.

    Dans son dénouement en forme de « Rosebud », le film redouble le souvenir du moment de beauté (le son des faucheurs qui coupent les herbes) qui a précédé son premier méfait (amputer un caneton de ses pattes avec un sécateur). L’enfance déchue est l’une des clés d’un récit qui peut se voir comme un récit horrifique enfantin. En témoignent la forêt de conte sur laquelle s’ouvre le film, le prénom du personnage et le costume qu’il emprunte au Chaperon rouge dans sa descente finale aux Enfers.

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