Shana est tout entier pensé comme un véhicule pour son actrice. Si l’on a déjà aperçu Eva Huault dans quelques films (notamment en monitrice d’auto-école dans Baise-en-ville), il revient naturellement à celle qui l’a révélée avec le moyen-métrage Le Roi David de lui confier son premier rôle principal dans un long. Le film frappe d’abord par sa présence, qui se distingue par un goût de l’artifice (injections dans les lèvres, piercing au nombril et faux ongles), une façon de parler (c’est la reine de « l’affrication », sur le mode « c’est moi kchi décide en fait »), et un talent particulier pour s’énerver (ou plutôt « s’embrouiller »). Lila Pinell, dont la fascination pour Huault est contagieuse, la filme en pellicule, comme pour la mettre sur un pied d’égalité avec les vedettes du siècle dernier. Cette manière de faire dialoguer la jeunesse d’aujourd’hui avec le cinéma d’auteur français (et même parisien) se retrouve dans l’opposition de l’actrice à une autre : Noémie Lvovsky incarne la mère du personnage, bien entendu dépassée par le train de vie de sa fille.
En plus d’une propension à la mythomanie, Shana est en effet une véritable « galérienne » et par là une sorte de personnage safdien au féminin. Comme Marty Mauser, elle est une figure de juive errante, bien qu’elle cache auprès de ses amis sa religion, elle qui se trouvait en foyer à l’âge où elle aurait dû faire sa bat-mitsvah. S’ouvrant avec des illustrations des dix plaies d’Égypte tirées d’un album religieux consacré à Moïse (traumatisme enfantin de l’héroïne – on la comprend), le film se concentre sur la relation de Shana avec un homme du nom du prophète, lequel purge une peine de prison pour des violences conjugales dont elle a été la victime. Tandis que son « amour passionnel » (sic) est derrière les barreaux, la jeune femme assure la continuité de son « nessbi » de deal de cocaïne, tout en tapant dans la caisse pour sortir avec ses copines. Ce récit relativement minimal, qui se tend alors que se profile une potentielle sortie de prison de Moïse, prend en vérité la forme de ce qu’on pourrait appeler un apprentissage féministe de la street. Emprise, toxicité masculine, sororité, travail du sexe, lesbianisme politique, etc. : tous ces sujets du féminisme contemporain se retrouvent abordés à un moment ou à un autre du parcours de Shana.
Présentée ainsi, l’entreprise pourrait sembler trop discursive, mais le film échappe à la note d’intention par le naturel du personnage, qui traverse ces épreuves et ces questionnements sans se départir de sa gouaille d’ingénue. Le scénario ajoute toutefois une couche allégorique lorsque Shana devient la victime de variations des châtiments bibliques qu’elle craignait enfant (une crise d’eczéma par exemple), comme si son Moïse la maudissait. Pourquoi pas, mais les dessins des plaies n’avaient pas besoin d’être surimprimés à son quotidien pour que ce sous-texte apparaisse. La réalisatrice elle-même ne paraît pas dupe de cet artifice puisqu’elle le délaisse finalement, tout comme elle abandonne en cours de route la voix-off informative et assez inutile. Le cœur du film se situe dans une scène plus dépouillée, quand Shana taxe une cigarette à une serveuse, à l’extérieur d’une fête qu’elle fuit. La manière dont les deux femmes se confient au bout de quelques phrases témoigne alors autant du caractère empathique du personnage que de celui du film. Lila Pinell, contrairement à beaucoup de cinéastes s’intéressant à une jeunesse marginale, ne cherchera jamais à accabler son personnage, ni son actrice.